Quand elle arrivera à Paris, et qu’elle descendra du train, elle coupera la ficelle qui la retient ici-bas et s’envolera très loin. Non sans avoir au préalable remercié le ciel de lui avoir fait un si beau cadeau, un jour, gare de l’Est.
58
En arrivant sur le parking de l’hôpital, je la cherche du regard, comme hier. Cette fois, je la repère très vite. Elle est posée sur le toit de l’aile droite entre une verrière et un Velux. Près d’elle, il y a d’autres oiseaux. Des oiseaux de toutes les espèces, éparpillés entre les arbres, le ciel, les chêneaux et le faîtage.
Les visites sont autorisées à partir de 14 heures. Rose est à l’accueil. J’espère que Roman et sa femme, non. Mon Dieu, faites que je ne croise plus jamais Clotilde de ma vie.
Rose est plantée devant une machine à café qui a plutôt l’air de faire du thé à en juger par l’aspect du liquide contenu dans son gobelet. Elle sourit quand elle nous voit arriver pépé et moi. Pépé, comme à son habitude, prétexte un passage aux toilettes pour se débarrasser des salutations. Rose me tend une enveloppe.
– Tenez, c’est pour vous.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une lettre.
– Quelle lettre ?
– Vous verrez… Roman m’a dit que vous étiez en train d’écrire l’histoire de mes parents. Cette lettre vous intéressera.
Je glisse l’enveloppe dans mon sac.
– Comment va-t-elle ?
– Elle est toujours dans le coma.
Je me mets à espérer. Alors que tout porte à croire que c’est fini. Hélène va revenir aux Hortensias et regarder le paysage depuis son fauteuil. Roman reviendra me prendre en photo et pour une fois je serai bien coiffée. Rose me regarde rêver. Elle finit par me dire :
– Je m’en vais. J’ai mon train à prendre.
Elle jette son gobelet à moitié plein dans une poubelle. Je n’ose pas lui demander si Roman et sa femme sont là.
Je prends l’ascenseur. À l’intérieur, il y a un couple de petits vieux. Ils se tiennent par la main. Je ne sais pas pourquoi, mais je me mets à penser que les gens pleurent moins quand c’est un vieux qui meurt. Ils disent que c’est comme ça, que c’est la vie. Alors, pourquoi suis-je en train de pleurer ?
Tout comme hier, je me trompe d’étage. Je cherche un couloir que je ne trouve pas. Je passe des portes battantes en espérant qu’il n’y aura pas Roman derrière, des couloirs qui n’en finissent pas. Il y a des guirlandes partout. Avec la lumière des néons, c’est étrange. Ça me rappelle ces caissières affublées d’un bonnet de Père Noël en décembre dans les grands magasins. Bref, y a des mariages qui ne collent pas.
Je prends un autre ascenseur et quand, enfin, la porte s’ouvre sur le bon cinquième étage, je tombe nez à nez avec Je-ne-me-rappelle-plus-comment. Il porte une blouse blanche. C’est la première fois que je le vois bien habillé.
Les stylos glissés dans sa poche extérieure m’empêchent de lire son nom inscrit sur l’étiquette « Hôpital public ». Au début, j’ai tellement de mal à recoller les morceaux que je reste sans voix.
– Justine ?
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Je suis interne ici.
– Ah…
– Et toi ?
– Je viens voir… une amie.
– Tu pleures ?
– Un peu.
– Tu vas bien ?
– Oui.
– Tu es sûre ?
– …
– Je t’ai laissé à peu près (il réfléchit) quarante messages.
– Je suis désolée…
– C’était bien Stockholm ?
– Très froid.
– Si tu as besoin d’être réchauffée.
Il m’embrasse sur la bouche et disparaît dans l’ascenseur. Il vient de m’embrasser sur la bouche et je ne sais même pas comment il s’appelle… D’abord les cheveux, ensuite la bouche. Si ça se trouve, je vais finir par découvrir que nous sommes mariés.
Je n’ai pas eu ses messages. Je ne sais même pas où se cache mon portable. La dernière fois que je l’ai vu, je crois que c’était dans le tiroir du buffet sur lequel les frères Neige sourient à l’objectif, leurs femmes respectives collées à l’épaule.
La femme de la chambre 588 ne ressemble en rien à celle dont je tiens la main chambre 19 aux Hortensias depuis trois ans. D’elle, il ne reste plus rien. On ne distingue même plus son corps sous le drap. Depuis hier, elle a encore rétréci.
J’ouvre le cahier bleu. Et recommence à lui lire sa vie :
Ils vivaient comme frère et sœur. Hélène dormait dans ce qui avait été leur chambre et Lucien dans une autre.
Hélène avait trouvé Lucien changé. La jeunesse de son regard s’était évaporée. La guerre avait opéré en lui une sorte de soustraction générale. Elle ne regrettait pas de l’avoir attendu, mais il l’avait déçue. Elle lui en voulait de ne plus être superbe et d’avoir tout oublié. Même la cicatrice qu’il portait sur le visage comme un mot d’excuse ne l’excusait pas. Mais cette façon qu’il avait de ramener sa lèvre inférieure sur la supérieure quand il lisait son journal, cette vieille habitude, elle l’adorait. La guerre n’avait pas abîmé ses gestes, ni sa démarche. Et puis, Lucien serait toujours celui qui lui avait appris à lire.
Et aujourd’hui, il lui offrait une fille. L’enfant qu’elle avait tant espéré avant la guerre. Cet enfant qu’elle n’attendait plus. Hélène n’avait pas eu à aimer Rose le jour de son arrivée, parce qu’elle l’aimait déjà. Quand elle l’avait prise dans ses bras, elle avait reconnu son odeur, sa peau, son haleine, ses cheveux, sa voix, ses ongles. Elle avait le sentiment de la connaître depuis toujours. Comme une continuité, une suite, une même entité, un organe ou un membre rattaché à soi. Hélène n’avait rien forcé, Rose avait été son évidence.
Le matin, ils ouvraient toujours le café à 6 h 30.
À 8 heures, Hélène emmenait Rose à l’école en lui faisant promettre que si elle avait le moindre chagrin, elle le lui dirait. Rose promettait.
Ensuite, Hélène rentrait et se mettait derrière sa machine à coudre, tandis que Lucien servait les clients. Il y en avait toujours un pour lui raconter comment étaient les choses avant son arrestation. Et Lucien écoutait des hommes au nez grêlé évoquer sa jeunesse bien qu’il soit toujours jeune.
Hélène n’étant plus veuve, certains clients désertèrent le café après le retour de Lucien. Venir boire un coup n’était qu’un prétexte pour la regarder et espérer. D’autres se mirent aussi à les toiser. À éviter de passer sur le trottoir de ce bistrot malfamé, où vivait un couple aux mœurs légères. Rose devint « la pauvre gosse », Hélène « la putain », le petit Claude « l’amant » et Lucien « le déserteur ».
Quand Claude avait proposé à Hélène de partir maintenant que Lucien était de retour, elle lui avait répondu, Reste, il n’est pas vraiment rentré. Hélène n’aurait pas pu se séparer de Claude, il faisait partie intégrante du café. Donc de sa vie. À ses yeux, il était aussi important que le soleil qui éclairait les bouteilles et les verres à travers les baies vitrées, le parquet, les visages, de mars à octobre.
Claude arrivait chaque jour à 10 heures pour aider Lucien à préparer le coup de feu de midi, quand les ouvriers de l’équipe du matin débarquaient tous en même temps. Claude était l’oncle d’adoption de Rose. Il était celui qui savait où était rangé chaque objet, dans la maison, sous le bar, dans les tiroirs, les chambres, les rayonnages, à la cave, sur l’établi. Il était celui qui savait quelle latte de parquet grinçait, où se trouvaient les compteurs, les bidons d’huile, les ampoules, les arrivées d’eau, les clés, la trappe pour accéder au grenier, le charbon, la cuve à fioul, le désherbant, les clés à molette, les réserves de bière, la robe bleue de la poupée de Rose, comment fonctionnait chaque appareil, où donner le petit coup de pied magique pour relancer une machine. Celui qui connaissait les forces et les faiblesses de chaque mur, sol, tuyauterie, client, joueur de l’équipe de foot locale.