En fin d’après-midi, Lucien allait chercher Rose à l’école. Ils rentraient, main dans la main, au bistrot. Hélène lui donnait son goûter. Plus tard dans la soirée, Lucien surveillait ses devoirs. Hélène était très malheureuse de ne pouvoir participer à ce rituel, Lucien le voyait, mais il faisait comme s’il ne s’en apercevait pas pour ne pas la blesser plus.
Ils dînaient tous les trois. Rose racontait l’école, Hélène, sa couture, et Lucien, les clients. Parfois, leurs histoires se mélangeaient.
Hélène avait commencé par raconter des généralités à Lucien. Un peu comme on lit les nouvelles à quelqu’un dans un journal. Son père non voyant, sa mère qui les avait quittés, le braille, Bach, les mariages, le père Louis, l’arrestation, Simon, le baptême, le tirage au sort, les gens du village, l’après-guerre, le monument aux morts, la couture, Louve, les années, les fêtes, l’attente, l’été en terrasse, le petit Claude, la mode qui avait changé, Royallieu, Buchenwald, les mines de Dora, la gare de l’Est, la lettre, le portrait, la visite d’Edna au café.
Lucien la croyait sur parole, mais il ne se rappelait pas. Il l’écoutait lui parler de sa vie, aimait le timbre de sa voix, son regard, la façon dont elle s’essuyait tout le temps les mains sur sa robe sans qu’elles soient mouillées. Il voyait sa beauté, mais ne la ressentait plus. Rien ne lui donnait le chemin à prendre pour la retrouver. Parfois, il avait envie de toucher ses cheveux, son visage, pour savoir. Mais jamais il n’aurait osé. Il voulait redécouvrir la femme à qui il avait écrit en braille sur des morceaux de papier à Buchenwald.
Les gestes d’autrefois, il les avait retrouvés derrière le bar. Les gestes se souvenaient de lui mais sans lui.
De l’intimité, il ne lui restait plus rien.
Il ne parvenait plus à ressentir la moindre joie. Mais une profonde paix intérieure l’envahissait. C’est d’ailleurs en cela qu’il s’aperçut qu’Edna ne lui manquait pas.
Au contraire. Il fut soulagé. Soulagé de ne plus être sous surveillance. D’échapper à son regard scrutateur. Cette façon qu’Edna avait de guetter les traces d’avant l’avait emmuré dans ses peurs. Vivre au café du père Louis l’avait libéré.
Hélène ne le guettait jamais, Hélène ne se cachait pas derrière les portes, Hélène ne fouillait pas dans ses affaires, Hélène ne cherchait pas dans chacun de ses gestes un mouvement qui l’aurait trahi. Hélène n’avait pas peur de lui, ni de sa vérité, ni de son passé.
Avec le temps, Lucien avait réalisé à quel point Edna avait dû être malheureuse et terrifiée de savoir qu’il ne s’appelait pas Simon mais Lucien. Jusqu’à abandonner leur enfant.
Le fil qui les reliait ne s’était pas rompu, mais Hélène ne savait pas comment le retisser. Alors, elle a resserré ses histoires, les a fait tenir dans un sac de plus en plus petit. Jusqu’à lui parler de leur intimité. Celle qu’ils s’étaient construite dans leur chambre, avant la mort de Simon.
Elle lui a raconté leur rencontre à l’église, l’essayage du costume en flanelle bleue, la mouette et leur mariage.
Un soir elle n’a pas dit bonne nuit à Lucien. Elle a avalé un grand verre de Suze pour se donner du courage et l’a pris par la main. Elle l’a emmené dans la salle du café qui était fermée depuis longtemps.
Avant d’allumer une bougie et de la poser sur le comptoir, elle a dit à Lucien qu’elle avait couché avec d’autres hommes pendant son absence. Des Gitans, des forains, des commis voyageurs. Pour qu’ils ne laissent aucune trace de leur passage. Elle a raconté cela sans honte ni regret. Ce n’était pas un aveu. Elle n’attendait aucun pardon de sa part.
Il n’a ressenti aucune jalousie, aucune haine, aucun amour-propre blessé. Il s’est dit que lui aussi, il était devenu le commis voyageur d’Hélène. Un homme de passage parmi d’autres. Un inconnu qui était rentré dans sa maison.
Elle a détaché ses cheveux et s’est entièrement déshabillée. Seule la bougie l’éclairait. Ses seins et son ventre duveteux dansaient sous la flamme. Ses hanches étaient larges et ses cuisses, musclées. Elle avait la chair de poule et la peau laiteuse. Lucien voyait le bleu de ses veines à travers sa peau.
Il n’était pas de passage parmi d’autres hommes. Il avait été son homme. Le premier.
Dans la salle de café, le souffle de Lucien s’est mis à couvrir le bruit du générateur électrique.
Quand il a voulu la toucher, elle a fait un geste de la main pour l’en empêcher. Alors, il a continué à la regarder, longtemps.
Comme s’il la réapprenait.
Lucien l’a désirée. Il a eu envie de la lécher, partout, de la laver des autres types, la laver du temps qui avait passé, la laver du silence, de l’absence, de l’abandon, de l’oubli.
Plus il admirait sa beauté, plus les yeux d’Hélène brillaient.
Elle a tourné sur elle-même, il a vu sa nuque, son dos, ses reins, son cul, et il s’est mis à espérer. Pour la première fois depuis le jour de son arrestation.
Hélène a vu le ciel revenir dans le regard de Lucien, une brève éclaircie. Pendant qu’elle tournait sur elle-même, elle lui a raconté comment il la caressait, la serrait dans ses bras, ce qu’il aimait toucher sur son corps, comment elle se cambrait, le branlait, lui faisait la lecture et l’amour. L’été 36. Puis elle s’est rhabillée et lui a dit à demain soir. Même heure.
Une infirmière entre dans la chambre, je referme le cahier bleu. Après m’avoir saluée, elle vérifie la tension et la température d’Hélène, change sa poche de perfusion et me sourit.
J’aimerais lui poser des questions sur Je-ne-me-rappelle-plus-comment… mais que lui dire ? Comment demander des choses sur quelqu’un dont on ne connaît pas le nom ?
L’infirmière me rappelle que ce soir, c’est le réveillon. Que nous sommes le 24 décembre.
Pépé !
Je me penche vers Hélène pour l’embrasser avant de partir. Je ne veux pas que ce soit la dernière fois. Lucien peut bien attendre encore un peu.
Au même instant, Roman arrive, seul. Il est magnifique. La tristesse ne l’abîme pas.
– Je suis venu lui faire la lecture, me dit-il en posant son manteau sur une chaise.
– Merci.
C’est tout ce que je trouve à lui dire. Merci. J’ai toujours le cahier bleu ouvert dans mes mains. Je le referme.
– C’est l’histoire de mes grands-parents ?
– Oui.
Je m’approche de lui et je l’embrasse sur la bouche. Il fait tomber le roman qu’il tient dans ses mains et me serre dans ses bras. Ses mains posées sur ma nuque sont glacées. Il caresse mes cheveux. Je ferme les yeux. J’ai trop peur de me réveiller en les ouvrant. Jamais personne ne m’a caressé les cheveux avec une telle douceur, je les sens pousser sous ses doigts. Je ne suis plus Justine, je rencontre une autre forme de moi. Ce baiser a le goût amer de l’éphémère, de la fin d’une histoire d’amour. Je ressens une immense tristesse. Presque comme un sentiment de mort, de fin de vie.