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Je murmure Joyeux Noël, et je quitte la chambre, chancelante, sans le regarder. Je ne veux pas savoir si ce baiser a vraiment existé. Je me perds dans les couloirs et ma tête tourne encore longtemps avant que je franchisse la sortie.

59

Le juke-box avait été livré le matin même. Douze disques 78 tours. Vingt-quatre boutons rouges à côté desquels on pouvait lire les titres des chansons.

Il y avait eu foule ce jour-là. Tous les clients étaient fascinés par le mécanisme de la machine. Une guirlande de lumières clignotait de part et d’autre quand on l’actionnait. C’était donc cela le progrès ! Il suffisait d’appuyer sur un numéro de 1 à 24 pour choisir une chanson. Même Claude et Lucien avaient déserté le bar pour rejoindre les clients et admirer la chorégraphie des disques.

C’est Lucien qui avait commandé le juke-box. Pour faire une surprise à Hélène. Elle n’avait pas pu lire les titres des chansons dactylographiés sur les étiquettes. Mais elle s’était fait un repère discret sur le bouton de la chanson 8, Petite fleur de Sydney Bechet.

Claude y avait englouti tous ses pourboires du mois en une journée. Le juke-box avait mis un joyeux bordel au café parce qu’il n’avait plus servi personne. Dès que le silence se faisait, il courait remettre une pièce dans la fente de la machine et fixait, hypnotisé, le disque qui tournait dans la vitrine.

En fin d’après-midi, Baudelaire et Claude en étaient presque venus aux mains, parce que Baudelaire ne voulait écouter que la chanson de Tino Rossi, Maman, la plus belle du monde, et Claude, C’est magnifique de Luis Mariano. Hélène avait tranché en appuyant sur le bouton 8.

Lucien, lui, avait hâte que tout le monde s’en aille pour rester seul avec Hélène et son juke-box. Depuis le premier soir où elle s’était dévêtue, il n’attendait plus qu’une seule chose dès son réveil : retourner dans la salle de café fermée et la voir se déshabiller à la lumière d’une bougie. Car elle avait recommencé, chaque soir. Et Lucien l’avait regardée se dévêtir, sans jamais la toucher. Ils ne franchissaient pas la ligne invisible qui les séparait encore.

Ce soir, il mettrait la face 2 du disque de Georges Brassens Les Sabots d’Hélène et l’inviterait à danser. C’était la première fois qu’il faisait un projet d’avenir depuis la gare de l’Est. D’abord, il avait espéré, et maintenant, il projetait.

C’était étrange de vivre sous le même toit qu’une femme sans jamais la toucher. D’entendre les clients et les commerçants l’appeler « votre femme » ou « votre dame » quand ils lui parlaient d’elle. C’était étrange de ne pas avoir de souvenirs à partager avec elle, de ne rien avoir en commun que le présent et cependant de ressentir ce qu’elle ressentait, de savoir ce qu’elle aimait, d’anticiper ses réactions, de la deviner. C’était comme si une sous-couche émotionnelle de son cerveau l’avait gardée en mémoire. Comme le jour où elle était venue lui rapporter la valise bleue en Bretagne. Il ne l’avait pas reconnue mais il avait su la réciter par cœur. Oui. Hélène c’était cela. Une récitation apprise par cœur et dont il ne se souvenait que des rimes.

Il avait presque fallu mettre les clients à la porte ce soir-là. Même Claude, qui ne voulait plus quitter l’appareil et le nettoyait comme s’il s’agissait d’un pur-sang à la veille du Grand Prix de l’Arc de triomphe.

À présent que le café était fermé, qu’ils avaient dîné et que Rose dormait, Lucien appuyait sur le bouton 19 en boucle. Il chantait. C’était la première fois qu’Hélène l’entendait chanter. Il chantait faux, mais il chantait. Elle a allumé la bougie, elle s’est déshabillée mais Lucien l’a arrêtée. Ce soir, c’est lui qui la déshabillerait. Mais d’abord, ils allaient danser.

Il a remis une pièce dans le juke-box :

Les sabots d’Hélène Étaient tout crottés, Les trois capitaines L’auraient appelée vilaine, Et la pauvre Hélène Était comme une âme en peine Ne cherche plus longtemps de fontaine, Toi qui as besoin d’eau, Ne cherche plus : aux larmes d’Hélène, Va-t’en remplir ton seau.

C’est le jour du juke-box qu’ils ont retrouvé le fil.

60

Le parking de l’hôpital était désert. La nuit et le froid étaient tombés depuis longtemps. Pépé s’était endormi dans la voiture. Je l’ai observé à travers le pare-brise. Je l’ai trouvé très beau. Ses traits étaient détendus. Rêvait-il ? J’ai frappé à la fenêtre tout doucement, il a ouvert les yeux et m’a souri à sa façon, en fronçant légèrement les sourcils et la bouche en même temps. Son masque de chagrin a repris sa place. Il a démarré la voiture, sans un mot.

J’ai cherché un mouchoir en papier dans mon sac pour essuyer mes yeux et ma bouche. Je voulais garder une trace de ce baiser. Je cherche souvent des choses que je n’ai jamais dans mon sac. Je suis tombée sur la lettre que Rose m’avait donnée devant la machine à café. Je l’ai lue à voix haute :

5 octobre 1978

Edna,

Le jour où tu es partie du café du père Louis en laissant ton sac sur la table, je ne m’en souviens plus. J’étais beaucoup trop petite. De toute façon, c’est de famille de perdre la mémoire. Au fond, c’est bien pratique. Ce jour-là, j’ai dû croire que tu nous laissais en vacances, mon père, ton sac et moi.

Mes premiers souvenirs remontent aux dimanches après-midi où Hélène fermait le café. C’est le seul jour où elle se maquillait et mettait sa robe du dimanche. On allait se baigner dans une rivière. On emportait dans un panier du pain et des œufs durs qu’on dévorait toutes les deux en regardant papa reprendre vie dans le courant. Il me semble que je n’avais jamais vu le corps de mon père autrement que voûté et habillé de noir. Peu à peu, je découvrais un homme très grand à la peau foncée et au sourire naissant.

Les clients du café étaient gentils et me faisaient des petits cadeaux. Des bulles de savon, des billes, des crayons de couleur. Ils m’apportaient des bonbons, aussi. Parfois, je surprenais des conversations murmurées à propos de « l’absence » de mon père, et puis, c’est Hélène que les clients appelaient « la patronne ». Mais je n’y prêtais guère attention. J’étais la belle-fille d’une couturière et je portais des robes aussi belles que celles des héroïnes des contes. Je marchais dans le village dans mes robes de princesse et m’inventais mille et une vies. Est-ce que tu étais dans une de ces vies ?

Jusqu’à mes dix ans, personne ne m’a parlé de toi. Tu étais silencieuse. Mais je me souviens du jour où papa a commencé à m’aménager le grenier en chambre. Je lui ai dit, Mais on va rester dans cette maison, papa ? Il a souri et m’a répondu, Où veux-tu qu’on aille ? Il m’a demandé de choisir le papier peint. Je l’ai choisi avec des bateaux dessus, des voiliers. À Milly, il n’y a pas la mer. Pourtant, j’étais sûre de la connaître comme une sœur aînée perdue de vue.