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– Jules, c’est pas un enfant de l’amoul, c’est l’amoul. Dans la vie, y a des bijoux plaqués ol et des bijoux en ol. Jules, c’est de l’ol.

Là, c’est moi qui craque et qui cherche des mouchoirs en papier dans mon sac. Au cas où. Mais je tombe sur mon Pikachu tout délavé. Et mes larmes redoublent.

J’ai une vision. Pépé à la morgue, après l’accident. Pépé tout seul. Pépé reconnaissant les quatre corps, les uns après les autres. Par qui a-t-il commencé ? Un de ses fils ? Une de ses belles-filles ?

Je le vois sortant de la chambre funéraire, remontant dans sa voiture, et repartant. Comme il devait nous aimer pour rentrer chez lui, ce soir-là. Qu’a-t-il dit à mémé quand il est arrivé à la maison ? C’est bien eux. Ils sont morts tous les quatre ? Et pourquoi est-ce que mémé n’est pas allée reconnaître les corps avec lui ? Je le revois, le lendemain, dans son jardin, en train de brûler le bois des deux arbres fruitiers. Ses yeux mouillés, et moi, enfant. Tes palents ont eu un accident.

– Je t’aime pépé.

– J’espèle bien.

61

Hélène a jeté des cailloux sur la mouette pour qu’elle parte, qu’elle rejoigne Lucien, mais elle n’a pas bougé. La mouette était à elle. Elle ne partirait plus.

Elle a fini de coudre les vêtements que Lucien porterait dans l’au-delà. Des vêtements d’été en lin blanc. Un pantalon à pinces et une chemise à manches courtes avec une poche pour y glisser un paquet de gitanes et son carnet de baptême. Elle a choisi ses chaussures préférées, ses sandales en cuir brun.

Hélène a tourné la clé du café dans la serrure et l’a tendue au petit Claude en lui disant : Je te vends notre café pour un franc symbolique. Fais préparer tous les papiers chez le notaire, je les signerai à mon retour, de toute façon, comme je ne pourrai pas les lire, c’est toi qui t’en chargeras.

Pour la première fois en trente ans, elle a pris l’argent qu’elle avait économisé dans une boîte. L’argent de sa couture, environ 20 000 francs.

Puis elle s’est préparée. Elle ne voulait surtout pas porter une robe d’enterrement. Elle voulait faire la fête à Lucien. Elle a mis sa plus belle toilette, une robe blanche en soie doublée d’organdi, dont les petits boutons nacrés se fermaient par-derrière. C’était toujours Lucien qui lui avait attaché. Le dimanche matin, elle se présentait à lui le dos nu, soulevant ses cheveux et se penchant légèrement en avant. À chaque bouton qu’il fermait, il y en avait 18, il lui disait, Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, sans jamais s’arrêter jusqu’au dix-huitième. Quand c’était terminé, il déposait un baiser sur sa nuque.

Le dimanche soir, quand il la déboutonnait, il commençait toujours par le premier bouton au niveau du cou, puis il descendait, tout doucement, jusqu’aux reins en soufflant de l’air chaud à la racine de ses cheveux. Au fur et à mesure qu’il déboutonnait, il murmurait, À la folie, à la folie, à la folie.

Ce matin, pour les attacher, elle n’a pas voulu demander à Rose. Elle a traîné son miroir sur pied devant l’armoire à glace pour voir son dos. Elle a tendu ses bras vers l’arrière, s’est penchée, s’est tordu les poignets, n’a pas réussi à fermer ceux du milieu. Elle a pensé, Maintenant, je suis seule. Ensuite, elle a mis un peu de rouge à lèvres, mais pas trop rouge pour être à la hauteur de sa tristesse.

Enfin, elle est montée sur un tabouret, a attrapé la valise bleue et a rejoint Rose qui l’attendait déjà dans la voiture. C’était épatant, une femme qui avait son permis de conduire.

Lucien n’avait jamais passé son permis de conduire. Mais il avait tout de même acheté une Citroën Ami 6 avec laquelle ils faisaient tous trois de courts trajets les dimanches pour amuser Rose. Ils partaient tôt le matin et rentraient à la nuit tombée pour ne pas se faire repérer par la police. Le véhicule avait rendu l’âme au début des années soixante-dix et Lucien n’en avait pas racheté d’autre. Il avait dit à Hélène, Nous prendrons le train. Ce qu’ils n’avaient jamais fait.

Ils avaient toujours fermé le café les dimanches.

Pendant le trajet entre le café et le crématorium, Rose a dit à sa mère que sa maladie s’appelait dyslexie et que des médecins spécialisés pourraient la guérir. Ce n’était pas ses yeux qui étaient malades mais quelque chose dans son cerveau qu’on pouvait rééduquer exactement comme quelqu’un qui a une jambe cassée et qu’on aide à remarcher.

Hélène a pensé que sa maladie avait un nom bien compliqué et qu’il avait fallu attendre la mort de Lucien pour guérir, peut-être.

Lucien ne serait pas enterré à Milly, ni ailleurs. Quelques années plus tôt, devant les mauvaises herbes qui proliféraient sur la tombe de Baudelaire dans le cimetière, il avait demandé à Hélène de le faire incinérer, de le faire voyager pendant l’éternité. Hélène avait promis.

Au crématorium, il n’y avait que des disques de musique classique. Hélène aurait aimé Brassens, Brel, Ferré. Elle a choisi des préludes de Bach pour le recueillement. Elle a embrassé le cercueil plusieurs fois. Pas pour embrasser Lucien à travers le bois, mais pour vérifier qu’il ne bougeait plus. Qu’il ne l’appelait pas. Que cette fois, ni Edna, ni une autre ne lui ramènerait.

Deux hommes en costume sombre ont emporté le cercueil. À l’intérieur, il y avait Lucien en habits d’été, ainsi que le chapeau et le violon de Simon, qui n’avait pas eu droit à des funérailles, lui. Et comme Lucien avait été un peu Simon dans la vie d’Edna, elle avait pensé que c’était juste.

Ce jour-là, Rose ne l’a pas appelée Hélène, elle a juste soufflé Maman en lui passant une main dans les cheveux.

Hélène a attendu dans le jardin du crématorium. Il était triste, avec des buis mal taillés et jaunis par endroits. Comme si la terre se limitait au strict minimum pour ne pas heurter les veufs avec de jolies fleurs. Et puis, il y avait Rose. Elle était beaucoup plus grande qu’elle. Parfois, Hélène se demandait pourquoi, puis elle se rappelait qu’elle ne l’avait pas mise au monde.

Ça ne m’étonne pas d’être stérile, avait dit Hélène à Lucien en rentrant de chez le médecin après la millième tentative d’un deuxième enfant, une femme dont les yeux ne savent pas lire ne peut pas avoir d’enfants. Chez les êtres humains, le ventre, ça marche avec la tête. Si mon ventre est comme mes yeux, il doit tout faire de travers. Lucien n’avait rien répondu parce que, quand Hélène était sûre, elle était sûre. Il ne pouvait pas enseigner le braille au ventre d’Hélène pour qu’elle lui donne un fils.

Un des hommes en costume sombre lui a tendu l’urne contenant les cendres de Lucien. Hélène l’a remercié et elle a enfermé l’urne dans la valise bleue. Rose n’a fait aucune remarque. Elle n’a posé aucune question. Elle a regardé Hélène mettre son père dans la valise et a voulu reprendre la route, la ramener à Milly. Hélène a refusé. Elle lui a dit qu’elle partait en voyage avec Lucien. Que désormais, le café du père Louis appartenait au petit Claude.

Je me suis endormie sur le cahier bleu. J’ai encore mon stylo à la main. Jules vient de rentrer du Paradis. Il pue l’alcool et le tabac, il s’écroule à côté de moi. Je suis presque éjectée de mon lit.