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– Putain, Jules, tu fais chier !

J’étais en train de rêver. Je marchais sur la plage d’Hélène. Elle n’était plus là. Je croisais Roman, habillé en blouse blanche, qui me disait que Lucien était venu la chercher. Au-dessus de nos têtes, une mouette tournait, tandis que Roman me prenait dans ses bras. Il allait m’embrasser…

Jules pose un paquet-cadeau sur mon ventre.

– C’est un type qui m’a donné ce paquet pour toi. Au Paradis.

– Qui ?

– Ton mec.

– J’ai pas de mec.

– Ben si… Ton mec, là, le docteur.

– Comment tu sais qu’il est toubib ?

– Ben, il me l’a dit.

– Tu dansais et il t’a dit ça comme ça ? Salut, je suis docteur ?

– Non. Il t’attendait sur le parking.

– Il m’attendait ?

– C’est lui qui m’a ramené, j’étais trop bourré. Y te kiffe, c’est sûr.

Jules pousse une sorte de râle. Se tourne sur le côté et ronfle immédiatement. J’essaie de le réveiller en le secouant mais rien à faire.

Je soupèse le paquet. Je déchire le papier-cadeau délicatement. Il est très joli, on dirait du velours. Il recouvre un écrin carré nettement plus grand que celui d’une bague, environ 30 centimètres. J’ouvre le couvercle et découvre une petite mouette en or blanc accrochée à une chaîne.

Jamais personne ne m’a fait un si beau cadeau. À force de me poser des questions, Je-ne-me-rappelle-plus-comment connaît beaucoup de choses de moi. Je descends l’escalier quatre à quatre, pieds nus. Il faut que je trouve mon portable pour l’appeler, le remercier, comprendre. Il est grand temps qu’à mon tour je lui pose des questions.

Dans la salle à manger, l’horloge marque 7 heures. Pépé et mémé dorment encore. C’est rare à cette heure, mais hier soir, ils se sont couchés à minuit à cause du réveillon. Sur la table, aucun reste. Dans la cuisine, tout est nickel, jamais mémé n’est allée au lit en se disant qu’elle débarrasserait le lendemain. La première fois de ma vie que j’ai découvert qu’il était possible de débarrasser le lendemain matin, c’est chez Jo. Et j’avais dix-neuf ans.

On a réveillonné tous les quatre, comme d’habitude. On n’a jamais eu d’amis. Pépé et mémé, sûrement à cause de leur tristesse, leur odeur de drame. Moi, parce qu’aucune copine ne veut traîner avec une fille démodée qui ne lâche pas son petit frère.

Jules et mémé nous attendaient devant le petit sapin artificiel qu’on ressort tous les ans de la cave. On ne prend même plus la peine d’enlever les décorations d’une année sur l’autre. On l’entoure d’une espèce de filet de pêche qui n’a jamais vu la mer, avant de le ranger sur une étagère. Puis pépé le remonte de la cave et le déplie le 22 décembre au matin. De temps en temps, on change une guirlande fatiguée. Mémé lave les boules avec une éponge, passe la balayette sur les branches en plastique, puis un désodorisant sur le tout. La magie de Noël comme on la voit dans les films, chez nous, ça n’existe pas.

Quand on est rentrés de l’hôpital, mémé regardait une émission de variétés dans laquelle tous les protagonistes étaient habillés en Père Noël et Jules jouait au solitaire sur son portable. Mémé a tout de suite repéré que pépé n’était pas comme d’habitude. Qu’il était tout chamboulé. Elle a dû penser que c’était à cause d’Hélène et moi, de l’après-midi passé à l’hôpital, des mauvais souvenirs.

Les toasts qu’elle nous a tendus avaient presque fondu tant la température de la maison était élevée. Le thermostat était poussé au maximum. Tout comme le mousseux que je me suis forcée à boire à grosses gorgées. Jules m’a dit que j’avais l’air bizarre. J’ai dit non. Mais j’ai pensé qu’à présent, j’aurais toujours l’air bizarre. Je savais des choses que tout le monde ignorait. J’avais le sentiment d’être en avance sur les années, sur le temps. Jules ressemblait à Annette qui ressemblait à Magnus. Cette ressemblance lui avait sans doute sauvé la vie. L’avait empêché de se poser les mauvaises questions, ou les bonnes. Papa et l’oncle Alain avaient gardé leur ressemblance pour eux, sans la redistribuer. Au grand dam de mémé qui l’avait tant attendue sur nos visages. Surtout sur celui de Jules. Et à présent, je comprenais pourquoi.

Est-ce que maman connaissait ce secret ? Annette le lui avait-elle dit ? Que serait-il arrivé si Annette ne s’était pas tuée ? Les réponses de ces dernières semaines ont engendré de nouvelles questions. Ça ne s’arrêtera jamais.

Mémé m’a tendu mon cadeau comme si elle lisait dans mes pensées – un bon d’achat Fnac. La même chose pour Jules et un bon d’achat Carrefour pour pépé. Depuis que mémé a découvert les cartes-cadeaux, elle est aux anges. Cette invention du XXIsiècle a dû accélérer son processus de guérison.

J’ai bu un autre verre de mousseux et je me suis sentie un peu bourrée. Ça m’a fait du bien. Je me suis même mise à glousser à la moindre blague débile de Jules. Ensuite, on a mangé chaud. Même si ce qu’il y avait dans nos assiettes était censé être froid…

Je fouille dans tous les tiroirs du buffet. Je finis par trouver mon téléphone que mémé a rangé sur une notice rédigée en chinois ou en japonais datant de 1975. Pourquoi est-ce que mes grands-parents ne jettent VRAIMENT rien ?

Je referme le tiroir qui se trouve juste sous la photo de mariage des frères Neige. Que ressent pépé quand il passe devant ? Est-ce qu’il passe devant ou fait-il le tour par la cuisine pour l’éviter ?

Le temps que mon téléphone se recharge, je vais prendre une douche. À cette heure-ci, je suis tranquille. Chez nous, il y a deux salles de bains, enfin, salle de bains est un bien grand mot. Une vieille cabine de douche au rez-de-chaussée, dans la buanderie, et une salle de bains à l’étage. Si par malheur on tire de l’eau chaude en bas pendant que quelqu’un se lave en haut, il n’y a plus qu’un filet d’eau qui coule.

Je sors de la douche, j’enfile des vêtements et j’écoute mes messages. Je-ne-me-rappelle-plus-comment ne m’a pas menti. Il m’en a laissé quarante. Et il ne donne pas son prénom, cette fois j’en suis sûre, il le fait exprès.

Je-ne-me-rappelle-plus-comment m’a appelée tous les jours, plusieurs fois par jour. Ses messages sont drôles. Parfois il chante, parfois il me raconte juste qu’il est en train de boire un café, qu’il pleut, qu’il fait froid, qu’il a mis un pull-over rouge que je détesterais, qu’il est passé devant un fleuriste et qu’il a pensé à moi, qu’il a un frère lui aussi, qu’il aimerait me le présenter, qu’il est de garde, que si j’attrape un rhume il me soignera.

Il a laissé le dernier message il y a trois heures :

– Justine, J’étais de garde cette nuit. Je file au Paradis. Putain… j’espère finir la nuit dans tes bras… Sinon… joyeux Noël.

62

C’était la première fois qu’Hélène allait à Paris.

Devant le crématorium du Père-Lachaise, avant de monter dans le taxi, Hélène a embrassé sa fille et lui a confié une lettre pour Edna si elle allait la voir à Londres. En tendant l’enveloppe, elle a précisé qu’elle l’avait dictée à Claude le matin même.

À l’intérieur, il y avait une feuille blanche, vierge, qu’Edna découvrirait quelques semaines plus tard. Rose a pris l’enveloppe, sans rien dire.

Hélène pensait que si Claude avait retrouvé la trace d’Edna à Londres le jour de la mort de Lucien, ce n’était pas par hasard. C’est qu’il fallait que Rose aille la voir, là-bas. Sa lettre lui ouvrirait la voie.