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Puis Hélène a dit au chauffeur du taxi :

– À l’aéroport, s’il vous plaît, monsieur.

– Lequel ? a demandé le chauffeur.

– Celui où les avions partent dans les pays chauds avec la mer.

Entre le crématorium et l’aéroport, sa valise bleue et sa boîte à économies sur les genoux, Hélène a chanté la chanson préférée de Lucien :

Les sabots d’Hélène Étaient tout crottés, Les trois capitaines l’auraient appelée vilaine, Et la pauvre Hélène Était comme une âme en peine Ne cherche plus longtemps de fontaine, Toi qui as besoin d’eau, Ne cherche plus : aux larmes d’Hélène Va-t’en remplir ton seau.

– Vous chantez drôlement bien.

Le ciel était gris et bas. On était en automne et Lucien venait de mourir. Le soleil ne se lèverait plus que pour les autres, a-t-elle pensé.

Le chauffeur lui a demandé d’où elle venait.

– De Milly, a répondu Hélène.

– C’est où, ça ?

– Dans le centre de la France.

– On mange bien par là-bas, non ?

– Ça dépend de qui fait la cuisine.

En arrivant à l’aéroport, le chauffeur de taxi a monté le son de la radio en jurant :

Nom de Dieu, Brel est mort !

Lucien adorait Brel. Hélène s’est dit qu’ils étaient tous les deux morts presque ensemble et que, du coup, ils avaient de grandes chances de se rencontrer là-haut, qu’ils devaient être dans la même file d’attente devant les portes du paradis.

Ces dernières années, Lucien soûlait plus les quelques clients qui leur restaient avec la musique de son juke-box qu’avec l’alcool de la réserve du bar. Brel en tête. Fernand, Mathilde, Frida, Madeleine, La Fanette. Dans le dernier juke-box, il y avait cent 45 tours, dont quinze de Brel.

Lucien lui disait, Ma chérie, comment ils feraient tous ces prénoms, sans lui ? Il n’y a personne pour dire les prénoms comme Brel.

Il l’appelait, ma chérie. Et elle, Lulu.

Un matin de 1954, alors qu’elle était en train de coudre sur sa machine, Lucien était entré dans son atelier pour la regarder, juste la regarder entre deux clients à servir. Elle avait levé les yeux vers lui et lui avait dit, Je t’aime d’amour. Il avait répondu, Je sais. J’ai perdu la mémoire mais pas ton amour.

Des avions décollaient et atterrissaient.

Hélène a demandé au chauffeur de taxi de l’attendre, qu’elle n’en aurait pas pour longtemps.

– Vous allez chercher quelqu’un ?

– Non, j’accompagne mon mari, vous m’attendez ?

Elle a sorti un billet de 100 francs de sa boîte. Le chauffeur lui a dit qu’à ce prix-là, il pourrait l’attendre jusqu’aux prochaines élections.

– Oh, vous savez, je n’y connais rien en politique, moi, je sers des pastis et je couds des robes.

– Ben, elles doivent être drôlement belles, vos robes, lui a répondu l’homme en reluquant le billet.

Elle est descendue du taxi, sa petite valise bleue à la main et sa boîte sous le bras. Elle a fixé les grands panneaux d’affichage, les destinations, le nom des capitales lointaines où elle n’irait jamais et comme toutes les lettres se mélangeaient dans ses yeux, elle lisait des noms de villes qui n’existeraient jamais.

Lucien lui avait expliqué les décalages horaires. Quand eux se couchaient, de l’autre côté de la Terre d’autres se levaient. Il lui avait aussi dit qu’il y a plus d’étoiles dans le ciel que de grains de sable dans le Sahara. Elle l’avait aimé pour cela. Pour toutes ces choses qu’il lui avait apprises, à elle, la petite fille de l’atelier de couture condamnée à ne jamais rien savoir si elle ne l’avait pas rencontré.

Elle a demandé à un voyageur s’il voyait à quelle heure partait le prochain avion pour un pays chaud avec la mer, qu’elle avait oublié ses lunettes.

Lucien n’avait jamais réussi à obtenir de passeport. Il était apatride aux yeux de l’administration française. Pour l’État français, Lucien Perrin avait été déporté et exterminé à Buchenwald. Et il était rentré beaucoup trop tard à Milly pour faire annuler son acte de décès à l’état civil. Ce qui comptait, c’est qu’il parte avec son carnet de baptême dans la poche. Pour Hélène, cela valait tous les passeports du monde.

Lucien était mort deux fois. La seconde, il avait décidé de partir seul. En servant une menthe à l’eau à un jeune garçon à peine plus haut que le comptoir. Il n’avait même pas eu le temps de mettre les glaçons dans le verre. Tout juste avait-il versé le sirop que son cœur s’était arrêté.

Elle a acheté un billet d’avion au hasard. Elle a sorti ses papiers d’identité. Hélène Hel. Elle a jeté un coup d’œil à la photo avant de la tendre à une hôtesse. C’est étrange comme Rose lui ressemble. Il aura fallu que Lucien l’aime pour qu’il fasse avec une autre femme une enfant qui lui ressemble.

– Vous souhaitez un billet retour ?

– Non, merci.

Un peu plus tard, Hélène a posé délicatement la valise bleue sur un tapis roulant.

– C’est votre seul bagage, madame ?

– Oui.

– Bon vol.

– Merci.

Hélène a regardé la valise bleue disparaître dans un tunnel sombre.

Quand elle est remontée dans le taxi, le chauffeur lui a demandé où était son mari. Elle a répondu qu’il était parti voir du pays.

– Pourquoi vous ne l’accompagnez pas ?

– Je le rejoindrai plus tard.

63

Rose a téléphoné aux Hortensias hier soir, l’état d’Hélène est stationnaire. Elle a dit cela, « stationnaire ». J’ai entendu « station balnéaire ».

Quand je suis rentrée à la maison, la musique du générique du Cinéma de minuit hurlait dans le salon, je me suis précipitée pour regarder. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que ce générique avec tous ces visages d’acteurs en noir et blanc qui apparaissent et disparaissent.

Je me suis calée sur le canapé à l’opposé de pépé qui m’a à peine remarquée et j’ai crié quand j’ai vu le générique du film qui commençait, La Petite Provinciale avec Janet Gaynor. Pépé a levé les yeux vers moi.

– Qu’est-ce qui t’allive ?

– C’est rien. C’est juste que je connais bien Janet Gaynor.

Il m’a dévisagée avant de repartir dans son royaume en noir et blanc. Au bout d’une demi-heure, il dormait. Je me suis dit qu’il regardait des vieux films pour mieux rêver, pour aller là où il avait envie d’aller.