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Le temps avait passé très vite. Abrutie de fatigue les premières années, à peine l’un endormi que l’autre se réveillait pour téter, elle s’était fait dépasser par les courses, le linge, les repas, le ménage. Les maladies infantiles avaient été multipliées par deux à quelques jours d’intervalle. Quand l’un avait la varicelle, l’autre l’attrapait deux jours plus tard. Quelques dimanches d’été où elle avait touché le bonheur du doigt. Et les garçons avaient poussé comme les deux arbres fruitiers qu’Armand avait plantés dans le jardin le jour de leur naissance.

Elle leur avait donné toute l’attention et les soins dont deux enfants ont besoin. Tout sauf la tendresse. Elle n’avait jamais appris ça, les bisous, les câlins, les mots doux. Les marques d’affection, elle n’avait jamais su faire. Elle n’avait jamais su aimer, mettre de l’amour dans ses gestes comme on met du sel dans ses plats… Parfois trop.

Pourtant, les soirs après l’école, quand ils rentraient la faim au ventre, elle aurait voulu les serrer dans ses bras jusqu’à les étouffer, les avaler tout entiers, mais elle ne l’avait jamais fait. Elle avait été contrainte de juste bien les couvrir pour pallier sa froideur de mère, elle, la fille de ferme, l’aînée de sept enfants. « Le seul garçon de la famille », comme disait son père. Une bête de somme qui savait tout faire : la cuisine, le ménage, s’occuper de ses frères et sœurs cadets, des machines, des bêtes. Qui savait tout faire sauf embrasser.

Elle n’avait jamais réussi à vraiment aimer ses fils. Son cœur avait toujours été froid. Mais à la naissance de ses petits-enfants, quelque chose d’amoureux s’était passé, une certaine magie avait opéré. Pour un peu, elle les aurait caressés.

Elle ne l’a pas entendu respirer. Elle a tendu le bras, l’oreiller d’Armand était froid. Elle a ouvert les yeux dans l’obscurité. Allumé sa lampe de chevet. Plissé les yeux. Le réveil marquait 1 heure.

Elle a enfilé ses chaussettes. Toujours eu horreur de marcher pieds nus. Elle est descendue dans la cuisine pour boire un verre d’eau. Pas de l’eau du robinet, elle avait toujours eu horreur de l’odeur du chlore. Elle a versé de l’eau minérale dans un verre, elle n’avait jamais bu à la bouteille non plus. Elle faisait partie de ces femmes qui essuient leur verre du revers de la main quand elles ne mangent pas chez elles – ce qui lui arrivait une fois par an au repas de fin d’année de l’usine d’Armand.

Avant de quitter la cuisine, elle a jeté un regard réprobateur à la machine à laver.

Elle avait rencontré Armand au bal. Il l’avait invitée à danser. Quand il s’était approché, elle avait pensé qu’il faisait erreur. Ça ne pouvait pas être elle que cet homme voulait serrer dans ses bras. Elle portait une robe que son père lui avait offerte pour ses vingt ans. Sa première robe, rouge à pois blancs. La féminité était l’étrangère de sa vie. Celle qui ne passerait jamais la porte. Elle avait essayé de se maquiller quelquefois, mais sa peau avait rejeté les couleurs, transformant les fards en rigoles vulgaires. Elle avait toujours su qu’elle était moins bien qu’Armand. Moins bien à tous les niveaux, il était très bel homme, elle était fade ; il était intelligent, elle n’avait pas d’instruction ; il n’était pas bricoleur, elle savait tout réparer ; il n’était pas aimable, elle était bonne pâte. Mais elle avait fini par comprendre qu’il l’avait choisie au bal parce qu’elle était de ces femmes qui ne posent pas de questions. Qui filent en silence. De ces femmes qui n’emmerdent pas les hommes.

Le jour de leur mariage, elle avait été fière de s’accrocher à son bras. Elle avait presque regretté de ne pas avoir d’amies à rendre jalouses. Mais la nuit de noces avait été brutale, elle n’y était pas préparée, elle ne savait rien. Elle avait vu les bêtes se reproduire, mais elle n’avait pas vu la douleur. Sa mère ne lui avait jamais rien dit, sauf que pour être une bonne épouse, il fallait faire tout ce que son mari lui demanderait. Cette nuit-là, Armand lui avait arraché le ventre. Et il avait recommencé, chaque soir, jusqu’à ce que son sexe, les muscles de ses cuisses et son ventre s’y habituent et ne la fassent plus souffrir.

Elle avait repensé à cette phrase : La beauté ne se mange pas en salade.

L’accouchement des garçons avait été si douloureux qu’elle s’était promis de ne plus jamais recommencer. Elle n’avait jamais refait d’enfants. La vérité, c’est qu’elle n’avait pas aimé être mère.

Puis, avec la télévision et les magazines féminins, elle avait appris qu’on pouvait jouir en faisant l’amour. Elle s’était dit que ces choses étaient destinées aux autres femmes, les jolies. Jusqu’à ce qu’elle découvre la masturbation en feuilletant Histoire d’O que lui avait prêté sa voisine avec d’autres romans. Jusqu’à ce qu’elle finisse par aimer les nuits contre son mari, son grand homme.

Elle n’avait eu qu’une seule amie, Fatiha Hasbellaoui. Elle l’avait rencontrée quand elle avait travaillé chez le médecin du village, à l’époque où les jumeaux étaient adolescents. Fatiha y était cuisinière et lingère. Elle vivait à domicile et avait sa propre chambre au-dessus de la salle de consultation. C’est elle qui lui avait appris à faire le couscous de la mer. Elle aussi qui lui avait appris à rire aux éclats en savourant les cornes de gazelle et les histoires qu’elle ramenait d’Algérie. D’aussi loin que remontaient les souvenirs d’Eugénie, les trois plus belles années de sa vie avaient été celles où elle faisait le ménage chez ce médecin, surtout le matin, quand elle s’asseyait à la table de la cuisine pour boire le thé et que Fatiha lui parlait des hommes, des femmes, de la vie « là-bas » en mimant la danse du ventre. Avec Fatiha, elle avait eu des conversations de femme, des conversations qu’elle n’avait jamais eues à l’école avec les autres filles, car elle se comportait comme un garçon manqué. Fatiha lui avait parlé d’amour, de sexe, de peur, de contraception, de sentiments, de liberté, sans aucun tabou.

Mais le médecin, qui aimait le soleil plus que tout, était parti s’installer dans le sud de la France en emmenant Fatiha avec lui. Eugénie les aurait bien suivis. Le toubib le lui avait proposé, elle en avait parlé à Armand qui lui avait ri au nez : Et on vivra avec ton salaire de bonniche, là-bas ? Le départ de son patron et de sa seule amie l’avait longtemps plongée dans le désespoir, la solitude. Elle n’avait pas retrouvé de travail après cela. L’usine de textile n’embauchait plus depuis longtemps. Il suffisait de voir toutes les étiquettes « made in Taïwan » au dos des vêtements.

Fatiha l’appelait chaque année pour le nouvel an. À son Bonne année Nini !, elle répondait gaiement. Mais jusqu’à la naissance de ses petits-enfants, chaque matin, chaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque année, s’étaient ressemblés comme deux gouttes d’eau. D’une journée à l’autre, il n’y avait qu’une seule chose qui changeait, les vêtements qu’elle portait.

Elle remonte l’escalier et manque de glisser. Elle met trop de cire sur les boiseries. Armand dit que la maison est une patinoire.