Elle entend du bruit dans la chambre d’Alain et Annette. Annette s’est peut-être relevée pour s’occuper de Jules. Cette fichue tétine.
Quand elle pousse sa porte, elle sursaute : Alain est assis sur le lit. Il ne bouge pas. La dernière fois qu’elle l’a trouvé dans sa chambre, il devait avoir douze ou treize ans. Il avait les oreillons et souffrait le martyre. Il pleurait et brûlait de fièvre. Elle n’avait pas su trouver les gestes tendres, le réconfort dont il aurait eu besoin.
– Qu’est-ce que tu fais là, mon grand ? Qu’est-ce qui se passe ?
Alain ne répond pas. Son regard est vide. Il fixe longuement le mur d’en face, celui où sont accrochées des photos de famille.
Elle allume le plafonnier. Lui demande s’il veut boire quelque chose. Il est blanc comme un linge. Il est assis au bord du lit comme au bord d’un précipice. Elle n’a jamais vu son fils dans cet état. Des deux garçons, Alain est le plus gai, le plus enthousiaste, le plus bavard. Alain, c’est son chouchou à elle, son soleil, celui qui la fait valser dans ses bras quand il passe le pas de la porte. Armand, lui, a toujours eu un faible pour Christian, plus renfermé, plus calme, moins expansif. Alain est l’aîné des deux. Armand dit qu’il a su négocier la ligne d’arrivée avec son frère.
Eugénie s’approche, lui touche le front, puis les mains. Elles sont glacées. Elle lui couvre les épaules avec un châle. Drôle de vision. Alain, son grand fils, portant un tee-shirt où il est écrit « Nirvana » sous la photo d’un jeune homme blond et un caleçon à rayures, plus un châle rouge à fleurs sur les épaules. Il a l’air hagard. Comme s’il venait d’apercevoir un fantôme. Puis, tel un automate, il se lève. Avant de refermer la porte derrière lui, il se retourne vers sa mère et murmure :
– Tu n’avais donc rien vu, maman ?
Elle ne comprend pas. Vu quoi ?
Elle le suit dans le couloir. Elle le voit entrer dans sa chambre et refermer la porte derrière lui. Elle se tient debout, face à la porte fermée. Elle n’ose pas frapper. Elle n’ose pas entrer. Et puis Jules et Annette dorment à l’intérieur, il ne faut pas les réveiller.
Où est Armand ? En proie à une insomnie, il a dû partir marcher. Cela lui arrive de plus en plus souvent. Il a changé. Il fait des insomnies et de la dépression.
Elle se recouche, mais ne se rendort pas. Elle revoit son fils, assis sur le lit, les yeux hagards. Pourtant hier soir, il avait l’air d’aller. Il les a fait rire. A fait sauter Jules sur ses genoux. Est-ce qu’il a des soucis dans son travail ? Est-ce qu’il regrette d’avoir cédé sa moitié du magasin de disques à son frère pour partir vivre en Suède ? Est-ce qu’il s’inquiète de se séparer de son frère pour la première fois ?
Tu n’avais donc rien vu, maman ?
Non. Elle ne se pose pas les bonnes questions. Elle ne sait pas réfléchir. On ne fait pas cette tête pour des soucis de travail ou de déménagement. Il a vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir.
Tu n’avais donc rien vu, maman ?
Armand revient dans la chambre à 4 heures. Qu’a-t-il fait de 1 heure à 4 heures du matin ? Elle ferme les yeux, ne bouge pas, retient son souffle. Il s’allonge près d’elle. Son corps est brûlant. Il n’arrive pas de l’extérieur.
– Où étais-tu ?
Armand ne répond pas. Lui tourne le dos. Elle allume la lampe de chevet et le regarde. Il porte une chemise et non son pyjama. Une des belles chemises qu’il met le dimanche. Mais que fait-il tout habillé en pleine nuit ? Armand ne bouge toujours pas. Ne dit pas un mot. Elle a l’habitude de ses silences qui signifient depuis toujours : je suis supérieur.
Au fond, la seule fois où il l’a regardée, c’est le jour du bal. Le jour où il l’a choisie. Elle a toujours été une femme d’intérieur, pas une femme que l’on regarde. Armand n’a jamais eu à se plaindre d’avoir un trou dans une de ses chaussettes. Il a toujours trouvé son linge repassé et parfaitement plié dans les armoires. Il est toujours rentré du travail dans une maison impeccablement tenue, avec une assiette remplie. Il ne lui a jamais dit merci. Jamais vraiment parlé, à part quelques commentaires sur tel ou tel politique, journaliste sportif, chanteur, présentateur télé. Il a toujours fait comme s’ils n’existaient pas ensemble. Il a toujours vécu de son côté. Alors qu’elle a si souvent eu envie de traverser pour le rejoindre.
Elle observe son dos, fort. Elle fait quelque chose qu’elle n’a jamais fait, elle baisse le drap d’un coup sec. Il porte un slip. Pas de pantalon de pyjama. Il se retourne vers elle, les yeux à la fois remplis de colère et de honte. Il ne l’a jamais frappée. Pourtant, elle a toujours eu peur de lui, insidieusement.
Sa chemise est entrouverte. Elle regarde son torse, musclé. Ils ont toujours fait l’amour dans le noir. Son corps, elle le connaît au toucher, à l’odeur. Faire l’amour. Il vient de faire l’amour, il pue l’amour. Son visage, ses cheveux, ses mains, son regard puent le sexe d’une autre. Pourtant il n’est pas sorti. Il n’a pas quitté la maison. Elle le regarde, horrifiée.
Tu n’avais donc rien vu, maman ?
65
J’arrive aux Hortensias. Jo est là. Elle est sur le départ. Elle a fait la nuit. Elle a les traits tirés. Elle me parle immédiatement d’Hélène. M’explique qu’on a déjà rangé ses affaires, qu’un autre résident entre à 14 heures et prendra sa place chambre 19. Je demande à voir ses effets personnels. Ils sont consignés dans des cartons dans le bureau de madame Le Camus. Sa fille passera les chercher dans l’après-midi.
– Et toi, tu as des nouvelles ? me demande Jo.
– Je suis allée à l’hôpital hier. Elle est toujours dans le coma, je crois que son corps a lâché l’affaire.
– Justine, elle a quatre-vingt-seize ans, faut pas s’attendre à des miracles.
– Faites tous chier avec l’âge ! Hélène aura toujours l’âge du jour où elle a rencontré Lucien dans l’église !
Jo me demande si ça va. Me dit que j’ai mauvaise mine. Je lui réponds que ce n’est rien, que je viens d’avoir ma grand-mère pendant une heure au téléphone et qu’elle m’a confié des trucs et comme elle ne m’a jamais rien raconté de sa vie, pas même une histoire de Blanche-Neige avant de m’endormir, ça m’a secouée.
Jo me propose de boire un café avec elle pour vider mon sac. J’ai envie de lui répondre que pour une fois, dans mon sac, il n’y aura peut-être pas de mouchoirs mais des histoires bien plus dingues que celles des feuilletons que regardent les résidents à la télé. Mais au lieu de ça, je la serre dans mes bras et lui demande comment elle a fait pour aimer Patrick toute sa vie. Elle me répond qu’elle n’a rien fait, qu’elle a de la chance.
Avant d’aller dans les vestiaires, je monte au dernier étage, la mouette est bel et bien partie. Pour la première fois, j’ai envie de partir moi aussi. De quitter mon travail, ma maison, de sortir de cette vie pour entrer dans une autre.
En redescendant, je passe devant la chambre de monsieur Paul dont la porte est entrouverte. Il n’y a pas eu d’appels du corbeau aux familles des oubliés depuis des mois.
J’aperçois quelqu’un de dos, penché vers lui, qui lui parle à l’oreille. Je vois de la délicatesse dans la façon dont le visiteur tient la main de monsieur Paul, je referme la porte tout doucement.
Je vais chercher ma blouse dans les vestiaires. Je me désinfecte les mains. Je croise Maria.
– Tu fais quoi pour le réveillon ? me demande-t-elle.
– Quel réveillon ?
– Hé, Justine, réveille-toi, la nuit prochaine, on change d’année.