Au moment où Hélène trempe ses lèvres dans l’encrier de Francine Perrier en se disant qu’il y en a vingt-sept autres à boire, un bruit la fait sursauter. Quelque chose vient de heurter une des fenêtres de la classe. Comme si quelqu’un avait lancé un caillou dans sa direction. Quelqu’un l’observe. Le cœur d’Hélène s’emballe. Elle repose l’encrier de Francine et se cache sous le bureau du maître.
Dix minutes s’écoulent. Plus aucun bruit.
Elle finit par sortir de sa cachette et s’approche de la fenêtre. Elle ne voit rien à l’extérieur. La cour est vide. Le grand chêne perd ses dernières feuilles. Hélène suit du regard l’une d’elles. Elle tombe à terre en même temps que la nuit. La feuille effleure une petite flaque blanche. Hélène la fixe quelques secondes. Ce n’est pas une flaque mais un oiseau tombé à terre. Il bouge encore. Hélène se précipite dans la cour. Elle traverse le couloir aux portemanteaux vides. Pour que personne ne remarque sa présence après l’école, elle n’a pas mis de cape ce matin.
Sous le chêne, elle s’arrête d’abord à quelques centimètres de l’oiseau. C’est une mouette. Sa mouette ! Celle qui la suit comme une ombre depuis qu’elle est petite. Celle qu’elle observe dans le ciel, quand elle veut se laver les yeux des phrases qu’elle ne parvient pas à lire. Celle qu’elle dessine avec l’ombre de ses doigts contre le mur de l’atelier. Elle existe vraiment. Elle n’est pas le fruit de son imagination.
La mouette est blessée mais vivante. Elle fixe Hélène, le bec entrouvert, la respiration saccadée, comme si son cœur battait trop fort. Elle semble souffrir. Hélène comprend soudain qu’elle s’est jetée contre la fenêtre pour qu’elle sorte de cette maudite école. Ou peut-être a-t-elle voulu mourir en même temps qu’elle.
L’oiseau et l’enfant s’observent. Agenouillée devant la mouette, Hélène n’ose pas la toucher. Elle a peur de lui faire encore plus mal. Mais elle ne peut pas l’abandonner. Hélène n’a ni frère, ni sœur. Elle ne peut pas abandonner son double.
Elle finit par la prendre délicatement entre ses mains et la glisse dans la grande poche intérieure de sa blouse, contre son cœur.
11
Chambre 19.
Le fantôme aux yeux bleus est là. Assis à côté d’Hélène. Il referme le livre qu’il était en train de lui lire.
– Désolée pour la dernière fois, je vous ai pris pour Lucien.
– Moi aussi, ça m’arrive de confondre les gens.
Ça ne lui paraît pas étrange que je puisse le prendre pour un homme qui aurait près de cent deux ans. Il passe sa main dans ses cheveux. C’est la première fois que je le vois faire ce geste que je suppose habituel.
– Comment savez-vous s’il fait jour ou s’il fait nuit sur sa plage ? Parce qu’aujourd’hui elle ne m’a pas dit un mot. J’ai vraiment l’impression qu’elle dort.
– Il n’y a pas de matin sur la plage d’Hélène. Le jour est de permanence.
– Ça fait longtemps qu’elle est là ? Enfin, en…
– Vacances ? Je l’ai toujours connue là-bas. Je crois que c’est la plage où elle est allée avec Lucien en 1936.
Il la regarde longuement. Puis il repose son bleu sur moi. Ma tête à couper que le bleu de la mer d’Hélène est exactement le même que le bleu de ses yeux et que c’est pour ça qu’elle ne reviendra jamais.
– Comment savez-vous cela ?
– Elle me parle beaucoup.
– Qu’est-ce qu’elle vous a dit d’autre ?
– Sur sa plage… des pères courent après des ballons et des mères boivent des rafraîchissements. Des grands gosses collent leurs oreilles contre le hit-parade ou rembobinent des cassettes… Parfois, elle se tord les doigts de pieds sur des galets et je l’entends murmurer : Aïe, les galets sont chauds aujourd’hui. Ou bien : Oh zut, j’ai avalé du sable. Parfois, elle discute à voix haute avec des gens de passage, le marchand de glaces ou une femme qui dépose sa serviette de bain près de la sienne. Hélène dit : Vous venez souvent ici ? Elle fait les questions mais rarement les réponses.
Le fantôme reste longtemps silencieux pendant que je mets de l’eau fraîche dans la carafe.
– Ce n’est pas nous qui devrions lui lire des romans, c’est elle, dit-il.
Sa remarque me donne envie de rire. Mais je ne le fais pas. À cause de son bleu. Il m’impressionne de plus en plus. D’habitude, on s’habitue. Mais avec lui c’est différent, plus il le pose sur moi, plus je suis remuée.
– Mais… que fait-elle, sur cette plage ?
– Elle lit des romans d’amour en attendant Lucien et la petite qui sont partis se baigner tout à l’heure.
Il a l’air sonné par ma réponse. Il ne s’attendait d’ailleurs pas à ce que je lui en donne une. Je crois qu’il a posé la question comme ça, comme quand on s’adresse aux murs.
– La petite ?
– Rose. Votre mère. Enfin, Rose, c’est votre mère ?
– Oui.
Je fais boire Hélène à petites gorgées. Je me dis qu’il doit nous prendre pour deux folles.
– Quels romans d’amour ?
– Ceux que votre mère lui lit à chaque visite.
– C’est comme si vous veniez de me lire un mode d’emploi poétique.
S’il me dit ça, c’est qu’il est du même monde que nous, celui où l’on ne croit pas que ce que l’on voit. Celui des idiots, des naïfs, des optimistes.
12
Quand Hélène pousse la porte de la boutique de ses parents, une femme est dans la cabine d’essayage, sa mère agenouillée devant elle, marquant l’ourlet de sa robe. Son père est derrière la caisse, il étouffe un cri lorsqu’il voit sa fille.
Hélène lui ment. Les cancres mentent. Le mensonge est leur seconde peau. C’est pour cela qu’ils ont plus d’imagination que les autres. Elle dit à son père que des élèves lui ont bandé les yeux et l’ont obligée à avaler des craies. Qu’elle ne veut plus jamais retourner à l’école, que tout le monde est cruel et que ça ne sert à rien de la forcer. Elle travaillera à l’atelier. Elle sera sage. Et s’il refuse, elle se tuera.
Elle laisse ses parents débattre dans son dos, prendre une décision. Elle sait très bien ce qu’ils vont se dire. Elle a déjà surpris des conversations murmurées :
« Monsieur Tribout dit qu’elle n’aura jamais son certificat d’études… Même en redoublant… Elle n’y arrivera jamais… Elle ne sait même pas lire l’heure… à neuf ans… »
En montant l’escalier qui mène à sa chambre, Hélène sent la mouette bouger à l’intérieur de sa poche. Elle la touche, elle est toute chaude. Son cœur bat normalement. Ses ailes ne sont pas cassées. Hélène la nourrit avec du pain trempé dans du lait. Elle n’a jamais rien vu d’aussi beau que cet oiseau blanc au bec orange. Même les arbres sont moins jolis. Même les robes de mariée. Même la comtesse qui vient parfois à l’atelier dans sa belle voiture, avec des jambes superbes et un visage de poupée. Aucun paysage. Rien n’est plus beau que cet oiseau. Hélène ouvre la fenêtre de sa chambre pour le libérer.
– Toi qui touches le ciel, est-ce que tu pourrais demander à Dieu de guérir mes yeux et de m’apprendre à lire, s’il te plaît ?