Выбрать главу

Je me fous de changer d’année. En plus, la prochaine, je ne la sens pas du tout.

– Maria, y a un type dans la chambre de monsieur Paul, tu le connais ?

– C’est son petit-fils. Il vient souvent.

– Ah bon ? Jamais vu avant. Je pensais que monsieur Paul n’avait pas de visites…

– Moi, je le vois tout le temps, en général il passe tôt le matin.

– Ah bon. Première nouvelle.

Je suis rentrée dans la salle de soins. En préparant mon chariot, j’ai pensé à Roman, à l’amour triste, l’amour perdu, l’amour qui n’existe pas. En attaquant le premier couloir, la première porte, la première chambre, le premier bonjour, les premières douleurs, les premiers oublis, les premières insultes, les premières histoires, les premières alèses, j’ai eu envie de mourir à la place d’Hélène. Mais je savais bien que c’était elle qui allait gagner. Elle avait trop d’avance sur moi.

66

Lucien et Hélène ont inventé leur anniversaire de mariage. Le premier jour de l’année. Celui des promesses. Le 31 décembre, ils fermaient le café à midi pour partir en voyage de noces.

C’est le seul jour de l’année où Lucien partageait la chambre d’Hélène. Même après le juke-box et le départ de Rose, ils ont toujours fait chambre à part.

La chambre d’Hélène n’a jamais changé en quarante ans. Un lit à barreaux en fer forgé blanc. Une coiffeuse, une armoire, un miroir sur pied, des murs bleu pâle, des rideaux de voile et de dentelle aux deux fenêtres, l’une donnant sur l’arrière du café, l’autre sur la place de l’Église.

Au fur et à mesure que Rose a grandi, de nouvelles photos dans de nouveaux cadres. Tous les dix ans, Lucien l’a repeinte de la même couleur.

Le 31 décembre à 13 heures, Lucien posait la valise bleue sur le parquet de la chambre d’Hélène et ils refaisaient la même croisière qu’à l’été 36. Chaque année, ils changeaient de destination, mais chaque année, Lucien voulait visiter des pays chauds. À cause du soleil. Des pays où il y avait la mer. À cause de la mer.

Chaque année, c’était Lucien le capitaine du voyage. Sa destination préférée était l’Égypte. La mer Rouge. Il plongeait dans les draps en fermant les yeux et racontait à Hélène qu’il y voyait des sirènes, dont une avait le regard bleu comme les murs de sa chambre.

À minuit, ils se souhaitaient un bon anniversaire de non-mariage.

Le 2 au matin, ils rouvraient le café à 6 h 30, la peau gorgée du soleil qu’ils avaient rêvé et de l’amour qu’ils avaient fait. Il faut toujours mettre de la vérité dans ses rêves, ou le contraire.

67

Dimanche 6 octobre 1996

Tu n’avais donc rien vu, maman ?

Si. Une fois, elle avait vu. Cette façon qu’ils avaient de s’éviter. Eugénie pensait juste qu’Armand n’appréciait pas trop Annette, ou plutôt qu’il s’en fichait. Il était plus avenant avec Sandrine. Et puis, deux ans plus tôt, un peu avant la naissance de Jules, elle avait surpris Armand et Annette en grande conversation. Eugénie avait été stupéfaite par cette proximité soudaine. Cette complicité. Celle de ceux qui se regardent à peine tant ils se connaissent. Un peu comme Fatiha et elle, quand elles buvaient le thé chez le toubib. Sauf qu’Armand semblait boire du petit-lait, dévorait l’instant. Eugénie n’avait jamais vu le visage de son mari sous cet angle. On aurait dit qu’il avait des projecteurs braqués sur lui. Comme sur la scène où elle avait vu Salvatore Adamo chanter Laisse tes mains sur mes hanches sous un chapiteau à Mâcon. Ses traits habituellement durs, fermés, étaient comme avalés par la proximité d’Annette. Elle avait découvert le beau visage souriant d’un homme sous son toit, un inconnu. Et c’était son mari.

Eugénie n’avait pas osé les déranger. Elle était retournée voir si le four était à bonne température pour sa tarte aux pommes.

Eugénie, Alain, Annette sont assis autour de la table de la cuisine. Sandrine et Christian ne sont pas encore descendus prendre le petit déjeuner.

Eugénie ne regarde pas Annette. Alain ne regarde pas Annette. Eugénie et son fils ne cessent de se regarder.

Alain insiste pour emmener Jules au baptême. Mais Eugénie n’en démord pas, Jules restera à la maison, avec elle. L’enfant est fiévreux, il faut le garder au chaud. De toute façon, ils seront rentrés en fin d’après-midi, non ?

Alain est encore en pyjama. Annette porte une robe de chambre en soie noire. Ses doigts nerveux caressent la nappe. Eugénie est déjà habillée. Elle ne s’est jamais dévêtue devant ses enfants, ni présentée en pyjama.

Christian débarque dans la cuisine. Alain se pousse pour faire une place à son frère. Alain observe le bol de lait d’Annette, sa cuillère qui retire la peau et la met sur la nappe en toile cirée. Ce matin, pense Eugénie, mes fils ne se ressemblent plus. Alain est d’une pâleur à faire peur. Il n’arrête pas de répéter qu’ils vont emmener Jules avec eux. Annette est silencieuse, presque aussi pâle qu’Alain.

– Je ne vous laisserai pas emmener Jules.

C’est sans appel. Eugénie, qui n’a jamais été autoritaire, qui n’a jamais rien imposé à ses hommes, ne changera pas d’avis. Surpris, Christian l’observe. Il n’a jamais entendu sa mère dire un mot plus haut que l’autre mais cette fois, sa phrase est tombée comme une sentence. Alain se lève de table et remonte dans sa chambre. Annette le suit.

Christian trempe une tartine dans son café au lait et demande à sa mère si ça va.

– Fais attention qu’Alain ne mette pas Jules dans la voiture.

Christian sent que quelque chose ne va pas. La tension est palpable. Son père peut faire la tête quand il est contrarié, mais sa mère a toujours été d’humeur égale.

Armand s’est planqué dans l’abri de jardin. Il a voulu partir, fuir la maison, mais son pneu est crevé. Une entaille d’au moins deux centimètres. Est-ce Alain qui a voulu se venger en crevant son pneu plutôt que de le crever, lui ? C’est la seule chose qu’il mériterait. Que son fils lui fasse la peau.

Cet après-midi, Armand se pendra. Il débarrassera le plancher. Eugénie touchera une pension de veuve, il a une bonne assurance-vie à l’usine, et Alain partira vivre en Suède avec Annette et Jules. Plus rien d’autre n’existera. Il ne ressent plus rien depuis qu’Eugénie l’a insulté ce matin. Elle l’a insulté en chuchotant. Il ne savait pas qu’il était possible de chuchoter le mot ordure. Il croyait qu’il était forcément hurlé. Elle lui a dit que jamais elle ne lui pardonnerait ni ne le laisserait partir. Qu’il était son mari et qu’il le resterait. À la façon dont elle l’a dit, avec cette haine qui la défigurait, ça ressemblait à un crachat rempli d’amour. Oui, c’est comme si elle lui avait craché au visage en lui disant Je t’aime.

Quand Armand a croisé Alain dans l’escalier tout à l’heure, il a reçu un coup de poing imaginaire dans la gueule. Alain a juste jeté un coup d’œil aux chaussures de son père. Armand a vu son regard.

Quand Alain était petit, il avait la manie de piquer les chaussures de son père. Il rentrait de l’école et en enfilait une paire. Elles n’étaient pas nombreuses. Une pour l’hiver, une pour l’été. Et souvent, les chaussures faisaient plusieurs années. Alain paradait pendant des heures, imitant son père. Il faisait même ses devoirs dans les chaussures de son père. Combien de fois Armand les avait-il cherchées en partant travailler à 4 heures du matin et les avait-il trouvées près du lit où son fils était endormi ?