Alain avait longtemps nagé dedans. Mais vers l’âge de quatorze ans, il avait commencé à avoir du mal à y entrer les pieds. À quinze ans, c’était terminé, fini de jouer. Les chaussures de son père étaient devenues trop petites. Il avait pris deux pointures en un an, mais désormais Alain était plus intéressé par les copains et les filles. Armand, lui, prit un coup de massue. Il ne pensait plus qu’à cela : Mon fils ne rentre plus dans mes chaussures. C’était la fin de quelque chose, une triste fin.
Armand entend quelqu’un pousser le portillon, entrer dans le jardin et sonner à la porte.
C’est Marcel, son collègue, qui vient d’arriver avec son estafette. Armand quitte sa tanière à regret.
– Salut, Malcel.
Marcel, c’est le type qu’il appelle dès que quelque chose ne fonctionne plus dans la maison. Pour bricoler, pour récupérer. Hier soir, il est passé réparer la machine à laver et ce matin, il va l’emmener à la déchetterie. Mais avant, il veut vérifier une pièce du moteur qui s’encrasse toujours et à laquelle il n’a pas pensé hier soir…
– Si vous saviez le nombre de machines qu’on envoie à la casse à cause de cette foutue pièce.
Eugénie fait réchauffer du café pendant que Marcel fouille le ventre de la machine. Armand tourne en rond et répond à son collègue par onomatopées quand l’autre lui parle de pompe de vidange, d’électrovanne, de capteur de niveau et de résistance de chauffe… Faut aussi qu’il vérifie le « piège à objets ». Armand ignorait qu’il y avait aussi des pièges dans les machines à laver.
Christian est remonté dans sa chambre pour se préparer. Annette revient dans la cuisine, Jules dans les bras. Marcel lève la tête, son regard change quand il se pose sur Annette. Putain, qu’elle est belle.
– Elle est vraiment foutue, y a plus rien à faire, déclare Marcel.
Armand et Marcel veulent débrancher le tuyau d’évacuation et fermer l’arrivée d’eau, mais quelqu’un l’a déjà fait. Armand jette un regard machinal en direction d’Eugénie sans penser une seule seconde que c’est elle qui s’est occupée de tout. Les deux hommes soulèvent la machine ensemble. Nom de Dieu, ça pèse une tonne.
Au même instant, Annette confie Jules à Eugénie. Cette dernière prend l’enfant dans ses bras, le serre contre elle, mais ne l’embrasse pas. Les deux femmes ne se regardent pas.
Pendant qu’il traîne la machine à laver avec Marcel, Armand entend des voix provenant des chambres et un des jumeaux descendre l’escalier. Alain ou Christian ? Armand n’a pas le courage de lever la tête. Ils ne vont sans doute pas tarder à partir à ce baptême. Et ce soir, quand ils rentreront, il se sera pendu. Annette ne lui pardonnera pas, mais au fond, ce ne sera pas si grave. Et la vie continuera, elle continue toujours. Elle n’a pas besoin de lui, la vie. Que pourrait-elle bien faire d’un type comme lui ?
Armand et Marcel sortent de la maison en soufflant comme des bœufs, c’est vrai que c’est sacrément lourd. Dehors, il fait froid. Armand aide Marcel à charger la machine à laver dans la camionnette, l’attache avec un tendeur. Il entend un moteur démarrer, il se retourne et entrevoit la Clio qui disparaît à vive allure. Les jumeaux sont à l’avant. Sandrine a appuyé sa tête contre la vitre arrière. Le temps d’une seconde, Armand aperçoit les cheveux blonds d’Annette, son dernier coucher de soleil.
Elle venait trois fois par an. Trois jours à Noël, trois jours à Pâques, le week-end du 15 août. Il avait suffi d’un jour en octobre pour que tout s’arrête. Il la voyait peu, pourtant elle prenait tout l’espace. Il ne lui restait rien, pas une miette, pas une minute qui lui appartienne. Il était dépourvu de toute pensée qui ne soit pas elle. Le jour comme la nuit.
Les quelques fois où ils s’étaient retrouvés là-haut, dans le débarras, ce cimetière à jouets, calés dans un recoin où le plafonnier ne fonctionne plus, il avait senti sa vie passer dans la sienne.
La nuit dernière, ni lui ni Annette n’ont entendu Alain monter l’escalier. Ils ont vu la porte s’ouvrir. Puis Alain a appelé Annette. Plusieurs fois. Annette s’est agrippée à Armand. Il a senti ses ongles rentrer dans sa peau. Ils se sont terrés, terrorisés, honteux à l’idée d’être découverts.
Alain s’est approché, comme attiré par leur souffle. La lumière du couloir les éclairait suffisamment pour qu’ils aient l’air de deux animaux pris au piège, deux misérables silhouettes collées l’une à l’autre sur le plancher, entre deux cartons de vaisselle.
Paralysé, Alain a essayé de dire quelque chose, mais aucun son n’est sorti de sa bouche. Puis, au bout d’une éternité, il a reculé et refermé la porte derrière lui sans faire de bruit, pour effacer ce qu’il venait de voir.
Armand est pris d’un vertige. Marcel lui demande si ça va, lui dit qu’il n’a pas l’air dans son assiette.
– C’est lien, je dois couver quelque chose.
Armand lui glisse quelques pièces de 10 francs dans la poche pour le service rendu.
– Poul tes gosses, dit Armand.
L’autre éclate de rire.
– J’ai jamais eu de gosses.
T’as de la chance, pense Armand.
Jules dans les bras, Eugénie les observe depuis la cuisine, cachée derrière la fenêtre.
Armand se dit qu’il faut qu’il en finisse vite. Il ne pourra pas supporter ce regard accusateur une journée de plus.
– Salut Malcel, à la plochaine.
La matinée s’écoule doucement, il fait comme s’il allait continuer à vivre. Il plante des choux de printemps et des salades d’hiver dans son potager. Une vieille habitude d’octobre. La terre est gelée. L’hiver est précoce. Toute la matinée, il sent les yeux d’Eugénie dans son dos.
À midi, il trouve une assiette, la sienne, sur la table de la cuisine. Les restes du couscous trop salé de la veille. Il hésite à s’asseoir puis se dit qu’il vaut mieux faire comme d’habitude pour ne pas éveiller les soupçons. Depuis qu’il est marié, c’est la première fois qu’il déjeune seul un dimanche. Il observe l’emplacement vide de la machine à laver et se dit que quand il ne sera plus là, il ne laissera aucun vide.
Il n’y a pas un bruit dans la maison. Elle doit être à l’étage avec les enfants. En avalant son couscous, il se demande pourquoi Eugénie a tellement insisté pour garder Jules. Il se demande aussi s’il doit laisser une lettre d’adieu à Annette. Non. Pour lui dire quoi ? Je t’aime ? Elle le sait. Ni à sa femme. Ni à ses fils.
La nuit dernière, avant qu’Alain ne les découvre, il a senti les larmes de la jeune femme couler sur son cou pendant qu’elle lui parlait du visage d’une Vierge Marie qu’elle avait restaurée près de Reims. Alors qu’elle lui décrivait le bleu cobalt, il sentait sa bouche frissonner contre son oreille.
Elle pleure de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Il faut vraiment en finir.
En avalant son couscous, il pense à la peau d’Annette qui se fragilise, malmenée par le froid des cathédrales et des églises, les cicatrices qu’elle se fait sur les mains et les avant-bras en manipulant le verre. Il pense à ses poignets, fins comme des bijoux. La vision de ses mains d’ouvrier sur sa peau blanche lui est toujours apparue comme une image mentale mais jamais comme une réalité. Jules l’a ramené sur terre.
Le jour de sa naissance a été le plus beau et le pire de sa vie. Jusqu’à la nuit dernière, pour le pire.
Quand il s’était penché sur son berceau à la maternité pour le prendre dans ses bras, Eugénie lui avait désigné la pancarte accrochée au-dessus du bébé : « Ce bébé est fragile, seules les caresses de son papa et de sa maman sont autorisées. » Comme le soir où il avait embrassé Annette pour la première fois, Armand avait eu envie de prendre le nourrisson et de se sauver, de l’enlever et de disparaître. Mais comme le soir où il avait embrassé Annette pour la première fois, il n’avait rien fait et il était rentré chez lui.