Il lave son assiette, ses couverts et son verre, les pose sur le rebord de l’évier. De toute façon, Eugénie repassera derrière lui. Elle n’aime pas sa façon de nettoyer les choses. Elle dit toujours que ce n’est ni fait ni à faire.
Il a décidé de se pendre dans la pièce où Alain les a surpris la nuit dernière. Le plafond est haut et c’est la seule porte de la maison qui ferme à clé de l’intérieur. Cette fois, il n’oubliera pas. Pas comme la nuit dernière. En plus de fermer la porte à clé, il collera un mot dessus, laconique, pour que personne n’entre avant d’avoir appelé la police.
Il y a une corde dans l’abri de jardin, enroulée autour de la grande échelle verte. Il sort la chercher. Il fait d’abord semblant de regarder ses plantations. Tourne un peu. Il est sûr et certain qu’Eugénie l’observe depuis une des chambres de l’étage. Dans l’abri, il n’ose pas poser les yeux sur son vélo, comme quand on passe à côté de quelqu’un qu’on a trop aimé. Il déroule la corde et la glisse dans un sac-poubelle qu’il cache sous son blouson d’hiver.
Il ouvre la porte du débarras. Il allume sa lampe de poche et dirige le faisceau de lumière sur la charpente. Depuis son escabeau, il balance la corde plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle s’enroule autour de la poutre maîtresse et l’attache solidement. Il commence à faire son nœud de pendu, s’y prend à plusieurs reprises. En s’exécutant, il se souvient que lorsque les jumeaux étaient enfants, ils faisaient des tours de magie et de faux nœuds dans des foulards. Ils ne lui ont jamais donné leur truc. Il ne sait en faire que de vrais.
Il redescend au rez-de-chaussée, il n’a plus beaucoup de temps, Eugénie et les enfants se sont assoupis sur le canapé devant la télévision. Armand entend le marchand de sable passer. Les enfants veulent toujours regarder la même cassette. Il soulève la bouteille de gaz qui est sous l’évier et cherche la mèche de cheveux d’Annette qu’il a cachée au fond du placard, à l’intérieur d’une enveloppe du Trésor public. Il l’ouvre et glisse la mèche de cheveux dans sa poche.
Il écrit le mot d’avertissement sur le carnet qui sert habituellement à noter la liste des courses : N’entrez pas. Appelez la police. Il déroule un morceau de Scotch, le rompt avec ses dents. Il s’apprête à remonter lorsqu’il voit une voiture de flics se garer devant la maison. Armand n’en croit pas ses yeux. Comment peuvent-ils être déjà là ? Est-il en train de rêver ? Il les observe qui poussent le portillon et pénètrent dans son jardin.
Merde, qu’est-ce qu’ils viennent foutre là ? En plus, ils ont l’air de faire la gueule. Armand en connaît un des deux de vue. Un gars du village dénommé Bonneton, un peu plus jeune que lui. Les deux officiers s’apprêtent à sonner à la porte. Non. Il ne faut pas. S’ils sonnent, cela réveillera Eugénie et les enfants.
Il froisse le mot et le met dans sa poche avant de descendre ouvrir la porte. Il se retrouve nez à nez avec eux. L’adjudant Bonneton fait un salut militaire à Armand et prend la parole :
– Bonjour. Monsieur Neige ?
Armand est surpris par la question. Bonneton sait très bien qui il est.
– Oui.
– Vos fils Christian et Alain Neige sont-ils les propriétaires d’un véhicule de marque Renault immatriculé 2408 ZM 69 ?
68
Hélène n’est jamais retournée au café du père Louis après la mort de Lucien. Elle en aurait été incapable. Trente ans après, quand elle est revenue à Milly pour y finir ses jours selon sa volonté, elle n’a pas souhaité passer devant son ancien café. Elle a prié Rose de l’emmener aux Hortensias sans faire de détour.
Ce café, si démodé à la fin des années soixante-dix avec son vieux juke-box, son mobilier des années cinquante, son parquet sombre et ses vitres teintées, Lucien et Hélène auraient pu le vendre cent fois. Mais ils trouvaient toujours un prétexte pour ne pas s’en séparer, dont le petit Claude.
À partir des années soixante-dix, des lieux plus modernes avaient ouvert. Des brasseries aux grandes baies vitrées, au carrelage blanc, aux chaises en plastique et aux jeux vidéo à manettes qui attiraient la jeunesse. Des brasseries enfumées où l’on entendait des groupes anglo-saxons jouer de la guitare électrique et non pas Brel et Brassens soliloquer à longueur de journée avec Lucien, « le revenant », fumant gitane sur gitane derrière le bar.
Claude a tenu le café du père Louis jusqu’en 1986. À la fin, seuls quelques vieux venaient y boire des verres de vin avant dix heures du matin.
Le café a ensuite été transformé en cabinet médical, un médecin généraliste s’y est installé pendant quelques années. Il recevait ses patients au rez-de-chaussée et avait fait rénover les appartements à l’étage, un qu’il habitait, seul, et l’autre qui était occupé par son employée de maison.
Cela plut à Hélène que son café soit remplacé par la salle de consultation d’un médecin, à ses yeux il n’y avait guère de différence. « Qu’on entre dans un café ou chez un médecin, c’est que l’on veut se faire soigner de la solitude », disait-elle.
Après le départ du médecin, aucun confrère ne s’y installa. Le petit Claude, qui était tombé amoureux de son employée de maison, l’avait suivie quand elle avait quitté Milly.
L’établissement a été rasé au début des années quatre-vingt-dix pour construire des logements sociaux qui n’ont jamais été construits.
En octobre 1986, après la vente du café au médecin, Claude a rendu visite à Hélène pour lui ramener quelques effets personnels dans des cartons. Elle vivait à Paris, elle avait alors soixante-neuf ans. Elle avait travaillé dix ans chez Franck & Fils, rue de Passy, comme petite main.
Elles étaient treize couturières à travailler au septième étage du grand magasin, dans un atelier clair où la vue sur la rue de Passy et la mouette était imprenable. Elles y faisaient les retouches de vêtements de prêt-à-porter et de haute couture, puis elles les repassaient avant de les emballer dans du papier de soie. Elles étaient toutes assises autour d’une grande table et cousaient soit à la main, soit à la machine, selon les retouches à réaliser.
Hélène y était heureuse et avait longtemps refusé d’en partir. Le chef du personnel lui concéda d’y rester jusqu’à l’âge de soixante-huit ans. Elle vivait dans le XVIe arrondissement, à deux pas du magasin où elle passait encore souvent saluer ses anciennes collègues.
Son appartement lui était prêté par une comtesse qui vivait rue de la Pompe. En guise de loyer, Hélène fournissait quelques robes cousues main à la comtesse et à ses trois filles. Elles choisissaient les étoffes et les modèles qu’elles découpaient dans des magazines, Hélène les réalisait.
Elle habitait au troisième étage. Claude n’a pas pris l’ascenseur. Il a frappé à la porte, son carton sous le bras et le cœur battant à cause des trois étages mais surtout à cause d’Hélène qu’il allait revoir.
Lorsqu’elle lui a ouvert la porte, il y a eu une bonne odeur de cire et de papier. Rien n’avait changé dans sa physionomie si ce n’est qu’elle portait des lunettes et un pantalon. C’était la première fois qu’il ne la voyait pas en robe. Ses cheveux avaient blanchi. Ils se sont serrés dans les bras l’un de l’autre, longtemps.