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Claude lui a parlé de Fatiha, l’employée de maison du médecin qui avait racheté le café du père Louis. Une belle Algérienne dont la qualité principale était de rire beaucoup. Hélène lui a dit que Fatiha sonnait comme le titre d’une jolie chanson.

Le reste de l’après-midi, derrière des tasses de thé qu’Hélène remplissait toutes les dix minutes, elle a lu des extraits de livres à Claude. Des livres qui n’étaient pas en braille. Elle en choisissait au hasard dans sa modeste bibliothèque, les ouvrait à n’importe quelle page et lui disait, Écoute, cette fois, c’est toi qui écoutes.

De nombreuses séances chez une orthophoniste avaient corrigé sa dyslexie.

Elle parlait exagérément fort et il aurait été impossible de ne pas comprendre ce qu’elle lisait tant elle articulait. De la voir aussi fière que l’écolière qu’elle n’avait pas pu être, Claude en a eu les larmes aux yeux.

Hélène lui a dit qu’elle avait hâte de retrouver ses parents et Lucien dans l’au-delà, pour leur faire la surprise.

69

Tous les 6 octobre, mémé dépose une couronne de fleurs au pied de l’arbre qui a tué ses enfants. Le 5 au soir, elle se fait livrer les lys blancs et les roses rouges. Le premier fleuriste est à 20 kilomètres, avant, elle leur téléphonait, maintenant, elle demande à Jules de les commander sur Internet. Il suffit de cliquer sur « Livraison fleurs deuil » et de choisir entre « bouquet fleurs enterrement, coussin fleurs obsèques ou composition tristesse ».

Tous les 6 octobre, elle quitte la maison à 8 heures du matin, ses fleurs sous le bras et sa canne à la main. Elle marche en claudiquant jusqu’à l’arbre pendant trois quarts d’heure, dépose sa couronne, l’entoure d’un ruban qu’elle fait broder et rentre à la maison.

Pépé n’a jamais voulu l’accompagner, jamais voulu l’emmener en voiture jusqu’à l’arbre, pépé a toujours haï ce rituel.

Mémé a toujours refusé que Jules ou moi l’accompagnions. Nous n’avons pas eu le choix du cimetière quand nous étions enfants, mais elle nous a épargné la couronne de fleurs dans le fossé. Si quelqu’un s’arrête en voiture à sa hauteur pour lui proposer de l’escorter, elle refuse.

Chaque samedi du mois, quand je ne suis pas de garde, Jules et moi passons devant la couronne de fleurs en allant au Paradis. Les deux premières semaines, les fleurs font ce qu’elles peuvent pour ressembler à des fleurs, mais dès la fin du mois, elles ont perdu toutes leurs couleurs. En novembre, la couronne ne forme plus qu’un amas marron, qu’on pourrait prendre pour un animal ou un vêtement jeté dans le fossé si on roule vite.

Aux premières chutes de neige, quelqu’un l’enlève. Nous avons longtemps pensé qu’il s’agissait du cantonnier mais quand Jules avait une quinzaine d’années, il a appris par hasard que c’était pépé.

L’hiver dernier, pépé l’a laissée pourrir. Au printemps, il ne restait plus que le ruban blanc sur lequel on pouvait lire ces mots à peine lisibles : « Pardonnez-moi ».

70

Hélène est décédée en fin d’après-midi.

Elle est partie en laissant sa légende : il y a autant d’oiseaux que d’humains sur la terre. Et l’amour, c’est quand plusieurs personnes se partagent le même.

* * *

Rose a demandé à Claude s’il souhaitait un souvenir d’elle, une robe, un foulard ou quelque chose d’autre. Il a répondu, La photo de Janet Gaynor.

71

Dimanche 6 octobre 1996

Entre 5 heures et 6 heures du matin, pendant que l’autre salopard faisait semblant de dormir, là, juste à côté d’elle, dans leur lit, elle avait réfléchi.

Après l’avoir insulté, alors que son cœur n’avait jamais battu aussi fort, pas même le jour de l’accouchement des jumeaux, Eugénie avait pensé lui tirer une balle dans les genoux pendant son sommeil, pour qu’il se retrouve cloué dans une chaise roulante. Mais cette douleur-là n’était pas assez forte. Il aurait continué à bouffer, à boire, à dormir comme avant. Et il serait passé pour une victime. Non, plus rien ne devait être comme avant. Et puis, elle n’aurait pas supporté d’aller en prison. Personne ne la forcerait à quitter sa maison, et sûrement pas lui, l’ordure qui se tapait sa belle-fille, l’ordure pour qui elle avait sacrifié sa vie. L’ordure qui l’avait humiliée de la pire façon qui soit, en couchant avec la femme de son fils, de leur fils.

Il fallait qu’elle trouve un moyen de lui faire faire des cauchemars dans ce lit, jusqu’à son dernier souffle. Et c’est là qu’elle avait décidé de l’éliminer de la surface de la terre. Pas physiquement. Non, pas d’un seul coup, il fallait qu’il souffre. Mourir tout de suite aurait été trop facile, il fallait le torturer jusqu’à ce qu’il en crève. Il fallait trouver un moyen pour qu’il périsse à petit feu, une agonie qui s’éterniserait. Lui trouver un enfer. Un enfer qui lui soit personnel. L’enfermer vivant derrière des murs invisibles, les murs de la honte, de la culpabilité.

Elle avait lu que les nazis avaient expérimenté la douleur physique et morale sur des prisonniers en torturant un parent ou un être cher. Elle avait lu que pour faire du mal à quelqu’un, un mal fou, un mal insupportable, il ne fallait pas s’en prendre à la personne directement, mais à celle qu’elle chérissait le plus au monde. C’est ainsi que dans sa tête était née l’idée du mal. De l’origine du mal.

Faire du mal à Annette pour le détruire, lui.

Le réveil marquait 6 heures. Il fallait aller vite.

Eugénie est sortie dans la rue. Il faisait froid et nuit. Elle portait la robe de chambre en mohair que l’autre ordure lui avait offerte à Noël dernier. La voiture d’Armand était garée sur le trottoir d’en face, comme d’habitude.

Elle a enlevé une roue en quelques minutes. Elle s’y connaissait très bien en mécanique. À la ferme, c’est elle qui faisait les vidanges du tracteur. Ses frères étaient même jaloux. Aucun véhicule n’avait de secret pour elle. Son père lui avait tout appris. Même Armand l’ignorait, et elle avait aimé que personne ne sache qu’elle avait été un garçon manqué. Elle a commencé à gratter les flexibles de freins avec un économe, ce petit couteau à légumes qu’elle avait utilisé pendant toute l’enfance des jumeaux pour éplucher les pommes de terre. Elle n’avait jamais fait de frites surgelées. Toujours des pommes de terre Charlotte qu’elle choisissait avec soin, pelait et découpait en longs et fins quartiers. En grattant la première couche de caoutchouc, elle a pensé au corps d’Armand quand il était revenu au lit, à son corps avec l’odeur de la chatte d’une autre sur lui.

Ce corps qui l’avait déflorée. Ce corps auquel elle avait donné sa vie et deux enfants. Ce corps qui lui avait fait peur, mal, et qu’elle avait fini par adorer. Ce corps qui l’écrasait, se frottait, frissonnait contre elle depuis plus de trente ans. Son parfum dont les chemises s’imprégnaient et qu’elle respirait en douce avant de les laver. Elle avait soigné ses ampoules, posé des pansements sur ses écorchures, poli ses ongles, rasé sa nuque, mis de la crème chauffante sur ses courbatures, administré des sirops contre la toux.