Tandis qu’elle sabotait les freins, elle transpirait, la haine remontait par bouffées de chaleur. Ses mains ne tremblaient pas. Sa vie était foutue. Comme la machine à laver. Elle le savait qu’elle était foutue, bien avant que Marcel ne vérifie « une dernière chose ». Et quand la vie est foutue, on ne tremble plus, on ne pleure plus, on hait.
Elle a revissé les écrous de la deuxième roue, récupéré le cric qu’elle a remis à sa place, dans l’abri de jardin, avec les autres outils et produits. Désherbant, colle à bois, perceuse, visseuse, marteau, ponceuse, clés à molette, tournevis. Ces outils qu’elle avait fait semblant de ne pas connaître alors qu’en douce elle avait tout réparé dans la maison, jusqu’aux toilettes qui se bouchaient tout le temps parce que le conduit d’évacuation était trop étroit.
« L’autre » ne s’était jamais posé de questions en rentrant la gueule enfarinée de son usine. Jamais un siphon bouché, jamais un gond de porte qui grince, jamais un clou à planter, jamais un lé de tapisserie qui se décolle, jamais un meuble à monter, jamais de moisissure, jamais un coup de peinture à donner, jamais une ampoule à changer, jamais de chaudière en panne, jamais une planche à clouer, jamais une vis qui se dévisse, jamais de fissures dans les murs, jamais de point de rouille naissant.
Elle est entrée dans sa cuisine. Cela ne lui avait pris que quinze minutes. Elle a lavé l’économe, l’eau chaude lui a fait mal aux doigts. Elle l’a rangé avec les autres couverts.
En remontant se coucher, elle a rendu grâce à Armand : enfin elle ressentait quelque chose de fort. Enfin elle était transportée par un sentiment puissant, même si c’était de la haine. Elle avait lu qu’il n’y a qu’un pas entre la haine et l’amour.
72
En fin d’après-midi, Lucien est arrivé à la nage. Il est sorti de la Méditerranée, essoufflé.
Il y avait encore du monde sur la plage et dans l’eau. Le soleil était déjà bas, mais il faisait toujours chaud. Le sable sillonné d’empreintes était tiède. L’air sentait le sucre des beignets, le sel des baraques à frites et le vent portait les rires et les cris de joie en direction du ciel, une symphonie comme seule la mer sait en faire jouer aux enfants un soir de vacances.
Hélène était étendue sur sa serviette, sous un parasol. Elle lisait un roman et portait un maillot de bain orange deux pièces. Il s’est allongé près d’elle, sur la serviette à côté où ses vêtements secs étaient roulés en boule depuis trente-cinq ans. Il s’est essuyé et a enfilé sa chemise froissée. Elle lui a souri. Elle avait du sable dans le nombril, il l’a enlevé du bout des doigts. Sa peau était chaude et légèrement collante, un mélange de monoï et de sueur. Elle a frissonné et lui a dit, Je sais lire maintenant, écoute. Il a répondu, Je t’écoute et après, on repart tous les deux. Elle a fait oui de la tête. Elle a mouillé son index, a tourné plusieurs pages, a choisi un extrait du roman et a commencé à lire.
73
Vers 7 heures du matin, Annette avait dû descendre l’escalier tout doucement pour ne pas faire de bruit, ne réveiller personne. Elle avait dû se faire chauffer un peu de lait, le boire dans le bol avec son prénom écrit dessus – un cadeau d’anniversaire d’Eugénie quand elle « fréquentait » Alain. « Fréquenter » est le mot qu’on utilisait dans la famille d’Eugénie pour définir un couple avant le mariage.
Annette avait dû enfiler sa parka, ses baskets, décrocher les clés de la voiture d’Armand du clou à l’entrée, sortir de la maison, démarrer, rouler 9 kilomètres en direction de la vieille chapelle du mont Chavanes – un endroit qui ressemblait au Canada en pleine Bourgogne – pour aller faire son footing.
À chaque fois, c’était le même rituel. En arrivant là-haut, elle se garait en contrebas, montait jusqu’à la petite chapelle dont la porte était toujours ouverte pour admirer le lever du jour à travers un vitrail datant du XVIe siècle représentant la mise au tombeau de Marie-Madeleine. Plus de cierges ni de bancs, juste les murs, le sol poussiéreux et ce vitrail miraculeusement conservé qui fascinait la Suédoise.
Elle rentrait une heure plus tard, prenait une douche, nourrissait Jules et les soûlait au petit déjeuner avec cette Marie-Madeleine. Cette femme dont on ne savait pas si elle avait été la maîtresse de Jésus, la mère de ses enfants ou juste une amie fidèle. Une pute en quelque sorte, exactement comme elle. Une pute, pute, pute, pute, pute, pute, pute, pute, pute. Eugénie ne disait jamais de gros mots, elle les pensait.
D’après les calculs d’Eugénie, Annette avait dû passer au premier carrefour sans freiner parce que, à cette heure matinale, il n’y avait personne, elle avait dû longer la rivière jusqu’au passage à niveau, à 2 kilomètres de la maison, où un méchant virage l’avait forcément obligée à freiner, et boum. Sa jolie petite gueule partie en fumée.
De temps en temps, Eugénie jetait un coup d’œil en direction de « l’autre » qui faisait toujours semblant de dormir en lui tournant le dos. Allongée dans son lit, elle a fait le parcours d’Annette de la maison à la chapelle une bonne dizaine de fois, les yeux collés au plafond strié par la lumière du réverbère qui filtrait à travers les volets.
Elle s’est levée pour préparer le petit déjeuner des enfants. Qui viendrait leur annoncer l’accident d’Annette ? Annette défigurée, Annette grièvement blessée, Annette morte, Annette retournée à la poussière. Qui ?
On lui organiserait un bel enterrement, parmi de somptueux vitraux. On poserait des roses blanches sur son cercueil. Armand ne s’en relèverait pas. Alain referait sa vie et elle, Eugénie, garderait Jules en attendant. Pas question que le petit reparte là-bas, chez ces Suédois de malheur.
Quand Annette est entrée dans la cuisine, Jules dans les bras, pâle comme la mort et les yeux rougis, Eugénie a juste baissé les yeux, sans rien dire. Pas un bonjour. Annette a préparé le biberon du petit et elle est ressortie.
C’était la première fois qu’Annette ne partait pas faire son jogging un dimanche matin avec la voiture d’Armand. Elle ne prenait jamais la voiture des jumeaux pour rouler jusqu’à la chapelle. La voiture d’Armand supportait mieux les côtes pour monter là-haut. Ça, c’est ce qu’elle croyait jusqu’à la nuit dernière. Elle venait de comprendre qu’Annette aimait prendre la voiture d’Armand parce qu’elle était à Armand. Même les jours de pluie et de neige, elle y allait, comme si une main invisible l’y forçait.
Eugénie a regardé par la fenêtre, la voiture n’avait pas bougé. Elle a remarqué aussi que les deux voitures étaient garées l’une derrière l’autre. La Peugeot d’Armand et la Renault des jumeaux. Ça non plus, ce n’était jamais arrivé. Les garçons garaient toujours la Clio dans le bateau du trottoir qu’Armand avait fait construire pour eux, juste en face du jardin. Un abaissement sur le trottoir qui restait vide quand les jumeaux n’étaient pas là. Même qu’elle enlevait les mauvaises herbes qui poussaient dans le béton quand ils restaient trop longtemps absents. Parce que leur voiture ne faisait plus d’ombre au trottoir. Quelque chose avait dû les gêner hier soir.
Eugénie s’est rappelé l’estafette de Marcel… Il avait bu l’apéro après avoir essayé de réparer la machine à laver. Eugénie est sortie dans la rue et a crevé le pneu avant gauche de la Peugeot d’Armand pour que personne ne puisse l’utiliser aujourd’hui. Elle s’est dit qu’elle réparerait les flexibles de freins demain.