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Hélène me récite celui qu’il murmurait du matin au soir, entre deux gorgées d’alcool :

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

16

1933, avant l’été

Jour de noces à Clermain. On a dressé de grandes tables avec des nappes blanches sur la place de l’Église. Tous les gens du village sont réunis pour fêter l’union d’Hugo, le fils du maire, et d’Angèle la rousse, la fille du maréchal-ferrant.

Comme Angèle a honte d’être rousse à cause du roman de Jules Renard Poil de carotte, elle a demandé à sa couturière, Hélène Hel, de lui faire un voile de tulle très épais pour dissimuler sa tignasse. Elle a même forcé sur la craie blanche de couture pour cacher les taches de rousseur de son visage.

Ce devrait être le plus beau jour de sa vie, mais Angèle est mal à l’aise. Et ce n’est pas à cause de ses cheveux ni de sa peau. Frédéric, le cousin d’Hugo, ne cesse de la fixer. Elle sent ses yeux se poser sur elle avec insistance. Elle a beau boire du vin pour l’oublier, à chaque fois qu’elle tourne les yeux vers lui, elle croise son regard obscène. Même le jour de son mariage, il continue.

Cela fait des mois que cela dure. Qu’il l’attend en bas de chez elle ou qu’elle se retourne dans la rue et qu’il est dans son ombre. À chaque fois elle reste froide, mais il revient avec insistance : « Bonjour, vous êtes jolie ; Bonsoir, j’aime vos cheveux ; Bonjour, quelle belle surprise ; Bonsoir, vous avez des yeux magnifiques… »

Angèle n’a jamais osé en parler à Hugo. Pendant la cérémonie, elle a même eu peur que Frédéric ne s’oppose au mariage. Rien ne lui aurait permis de le faire, mais elle n’était pas sereine.

Frédéric profite qu’Hugo quitte sa place pour se diriger vers elle. Angèle n’a pas eu le temps de rattraper la main de son mari pour qu’il reste assis près d’elle. Frédéric contourne les invités et s’approche d’elle en souriant. Un sourire comme une mauvaise odeur. Elle ferme les yeux, avale une grande gorgée de vin qui lui brûle la gorge. Quand elle les rouvre, il est là. Elle a envie de le gifler, de le griffer, de lui arracher les cheveux. Elle voudrait être un homme et avoir la force de le battre. Elle l’entend murmurer :

– Je préfère le voile rouge de vos cheveux.

Angèle se lève trop brusquement de table pour le fuir. Elle accroche sa robe à une pointe et la déchire à la taille. Il y a comme un silence qui brouille ses sens. Elle regarde sa robe comme si c’était sa propre peau qui venait de se lacérer. Elle s’étonne même que son sang ne coule pas. Ce ne sont que quelques perles blanches qui tombent à terre. Son cœur se met à battre très fort. Elle lève la tête et dit à Frédéric, un peu comme une supplique :

– Disparaissez.

Puis Angèle demande à sa mère d’aller chercher la couturière qui vit à deux pas de l’église.

Pendant ce temps, elle attendra dans la cure. Heureusement, personne ne s’aperçoit de rien, pas même Hugo. La mère d’Angèle connaît bien la boutique des tailleurs de Clermain. Elle est fermée, nous sommes dimanche. Elle entre par une porte cochère entrouverte et emprunte un couloir qui débouche sur l’atelier de couture entièrement vitré, situé dans une arrière-cour.

Hélène est dans l’atelier, assise en tailleur comme un homme sur une table en bois. Elle est en grande conversation avec quelqu’un que la mère ne distingue que de dos.

Elle frappe à la porte. Un oiseau s’envole. À travers la porte vitrée, elle voit Hélène la regarder sans la voir. Comme quelqu’un qu’on interrompt au milieu d’une conversation et qui n’a pas envie de s’arrêter. La jeune couturière lui fait signe d’entrer.

Ce que la mère d’Angèle avait pris pour quelqu’un de dos est un mannequin de tissu. Elle s’aperçoit que la jeune fille est seule, pourtant, elle aurait juré qu’elle était en train de parler à quelqu’un.

Une heure après, la robe d’Angèle est comme neuve. Hélène a repris chaque couture. Elles sont toutes les deux face à face dans le corridor étroit, près d’une patère à miroir. Hélène a ouvert la porte de la cure pour faire entrer la lumière. La jeune mariée admire le travail d’Hélène comme un miracle.

– Je vous demande pardon, Hélène.

– Pardon ? Pardon de quoi ?

Angèle observe le visage de la couturière qui a trois ans de moins qu’elle. Elle serait incapable de dire si Hélène fait plus vieux ou plus jeune qu’elle. Sa peau claire, son chignon défait, ses yeux bleus, sa grande bouche, ses pommettes hautes. Elle est de ces beautés slaves que l’on aime ou que l’on déteste parce que tout est exagérément grand dans son visage. Même ses yeux semblent vouloir toucher ses tempes. À Clermain, les gens disent qu’Hélène Hel est folle et les enfants se méfient d’elle.

Angèle prend les mains d’Hélène dans les siennes.

– Au début des essayages, je ne vous aimais pas. C’est ma mère qui a insisté pour que vous soyez ma couturière… J’avais peur de vous.

Hélène répond :

– C’est normal. Moi aussi j’ai peur de moi.

Angèle sourit à la jeune femme qui a toujours l’air d’être ailleurs que dans la pièce où elle se trouve. C’est vrai qu’elle est attirante et inquiétante à la fois. Il y a comme un trouble dans son regard. Et puis, elle ne sourit jamais. Même lorsqu’elle dit oui. Angèle observe les mains d’Hélène.

– Vous avez des doigts de fée.

Hélène baisse les yeux. Angèle l’embrasse tendrement et retourne vers ses invités, dans sa robe neuve. Elle balaye l’assemblée du regard, Frédéric n’est plus là. Elle sourit intérieurement, soulagée.