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Le maréchal ajouta sans amertume apparente:

– Mon ami avait placé en cette femme tout son amour, son espoir, son bonheur, sa vie… Il fut condamné à la haine, au désespoir, au malheur, et sa vie fut brisée, voilà tout. Qu’a-t-il fallu pour cela? Simplement de rencontrer par un soir de printemps une jeune fille qui avait l’âme d’une ribaude…

Pardaillan, sur ces mots, s’était levé; il s’approcha du maréchal, et d’un ton ferme, prononça:

– Votre ami se trompe, monseigneur…

François leva sur le chevalier un regard surpris; il ne comprenait pas.

– Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez…

Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf et plein de foi, protestait d’une façon générale contre les accusations dont les hommes accablent les femmes.

Il eut un geste de politesse indifférente et dit:

– Si vous m’en croyez, jeune homme, venons-en au motif de votre visite. En quoi puis-je vous être utile?

– Soit, fit Pardaillan, qui se rassit.

Il jeta un dernier regard sur le portrait de Jeanne de Piennes, comme pour la prendre à témoin du sacrifice qu’il accomplissait. À ce moment, son mâle visage s’illumina d’un tel rayon d’héroïsme que le maréchal, frappé d’étonnement, commença à comprendre qu’il allait se dire là des choses graves.

– Monseigneur, commença Pardaillan, j’habite rue Saint-Denis à l’auberge de la Devinière. En face de l’auberge se dresse une maison modeste, telle qu’en peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à quelque labeur pour assurer leur existence; les deux femmes dont je suis venu vous entretenir, monseigneur, sont de ces pauvres gens dont je vous parle.

– Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal.

– Oui. La mère et la fille.

– La mère et la fille! Leur nom?

– Je l’ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne pas vous le faire connaître pour l’instant. Mais il faut que je vous intéresse à ces deux créatures si injustement malheureuses, et pour cela, il faut que je vous raconte leur histoire.

Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont l’imagination commençait à être mise en éveil.

– Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance pour son interlocuteur que pour les deux inconnues.

– Ces deux femmes, reprit alors le chevalier, sont considérées dans la ville comme dignes de tous les respects. La mère, surtout. Depuis quatorze ans environ qu’elle habite ce pauvre logis, jamais la médisance n’a eu prise sur elle. Tout ce qu’on sait d’elle, c’est qu’elle se tue au travail des tapisseries pour donner à sa fille une éducation de princesse. Oui, monseigneur, de princesse: car cette jeune fille sait lire, écrire, broder et peindre des missels. Elle-même est un ange de douceur et de bonté.

– Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles protégées avec une telle ardeur, que déjà je leur suis tout acquis. Que faut-il? Parlez…

– Un peu de patience, monsieur le maréchal. J’ai oublié de vous dire que la mère dont on ne connaît pas le vrai nom s’appelle la Dame en noir. En effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si noble et si pure un épouvantable malheur…

Et Pardaillan continua d’une voix altérée:

– Ce malheur, je voudrais le racheter au prix de mon sang, car quelqu’un des miens en est la cause…

– Quelqu’un des vôtres, chevalier!

– Oui, mon père, mon propre père, monsieur le chevalier de Pardaillan!

– Et comment votre père…

– Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le récit de la catastrophe qui a frappé cette noble dame. Sachez donc qu’elle a été mariée… et que son mari dut s’absenter pour longtemps… Vous le voyez, c’est comme l’histoire de l’ami dont vous me parliez.

– Continuez, chevalier.

– Après le départ de son mari, cinq ou six mois après, cette dame mit au monde une enfant. Tout à coup, le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le crime…

– Le crime!…

– Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brûlantes s’échappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice… le crime! Et ce que je dis là, si quelqu’un le répétait, je tuerais ce quelqu’un avant qu’il ait achevé de prononcer le mot… Mon père enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une larme au petit ange, la mère, monseigneur, fut placée en présence de cette affreuse alternative: ou elle consentirait à passer aux yeux de son mari pour parjure et adultère, ou son enfant mourrait!…

François de Montmorency était devenu horriblement pâle.

Il suffoquait.

D’un geste violent, il arracha le col de son pourpoint.

– Le nom! gronda-t-il d’une voix rauque.

– Il ne m’appartient pas de vous le dire, monseigneur…

– Comment avez-vous su? Dites!… râla François debout, luttant contre la folie qui envahissait son cerveau.

– Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, viennent d’être enlevées… elles m’ont fait parvenir une lettre qui est adressée à un grand seigneur.

Pardaillan mit un genou à terre, fouilla dans son pourpoint, et acheva:

– Cette lettre, la voici, monseigneur!…

Montmorency ne remarqua pas l’hommage royal que lui rendait le chevalier. Il ne vit pas cette physionomie intrépide qu’auréolait à ce moment la flamme du sacrifice, et qui se levait vers lui, dans un mouvement d’indicible fierté. François ne vit que cette lettre qu’on lui tendait tout ouverte.

Il ne la prit pas tout de suite.

Convulsivement, il porta les deux mains à son front.

Quoi! Il ne rêvait pas!… Ce jeune homme venait bien de lui retracer l’histoire de Jeanne de Piennes!… Ah! Ce nom n’avait pas été prononcé, mais il résonnait dans son cœur avec un bruit de tonnerre!

Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrière pour élever sa fille!… sa fille!… Il avait une fille! Jeanne innocente! C’était bien vrai, cet épouvantable drame de la mère torturée se laissant accuser pour sauver l’enfant!…

Était-ce possible?

Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard flamboyant!… Elle contenait donc le récit de la lamentable tragédie! C’était Jeanne qui lui écrivait! Jeanne innocente et fidèle!

– Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez… et quand vous aurez lu, interrogez-moi… car si je ne fus pas témoin du crime, je suis du moins le fils de l’homme qui est dénoncé à votre haine… et cet homme… mon père!… eh bien, il m’a parlé… il m’a dit des choses que jadis je n’ai pas comprises, mais qui sont demeurées gravées dans ma mémoire… Lisez, monseigneur…

Alors le maréchal saisit la lettre.

Mais cette lettre, maintenant, tremblait, dansait dans ses mains…

– Voyons, se dit François, tout cela est un rêve, et tout à l’heure je vais m’éveiller dans la réalité qui me paraîtra plus horrible après cet instant d’espoir… Soyons homme!… Ah! j’ai bien supporté la plus effroyable douleur… pourquoi ne supporterais-je pas une fausse joie… car tout cela est un rêve… ce jeune homme n’est qu’un fantôme… cette lettre une illusion… Non, je n’y crois pas, je n’y veux pas croire… et maintenant, essayons de lire!…