Tout de suite, il reconnut l’écriture de Jeanne.
Il résista violemment à la tentation de porter à ses lèvres ce papier qu’elle avait touché, ces caractères qu’elle avait tracés et qui la faisaient palpiter vivante et présente devant lui.
Il lut, tandis qu’un grand bourdonnement emplissait ses oreilles comme si une voix eût clamé l’innocence de Jeanne.
Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises…
Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secoué de sanglots terribles, s’abattit sur le parquet, se traîna sur les genoux, les mains levées désespérément, avec un cri rauque qui faisait explosion sur ses lèvres livides:
– Pardon! Pardon!
Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance…
Le chevalier courut à lui.
Ce n’était pas le moment d’appeler au secours, de faire intervenir des étrangers ou des laquais dans un tel drame.
Pardaillan s’ingénia de son mieux à ranimer le maréchal. Il le secoua, bassina son front d’eau fraîche, défit les aiguillettes de son pourpoint…
Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; François ouvrit les yeux.
Il se releva. Une flamme étrange brillait dans ses yeux. Joie, douleur, espoirs intenses, regrets profonds comme des abîmes, les sentiments les plus contradictoires se heurtaient dans sa tête.
Pardaillan voulut parler.
– Taisez-vous, murmura François, taisez-vous… plus tard… attendez-moi… ici… promettez-moi…
– Je vous le promets, dit Pardaillan.
Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, sur son cœur, et s’élança hors du cabinet. Il courut aux écuries, sella lui-même un cheval, se fit ouvrir la porte de l’hôtel, et le chevalier entendit le galop d’un cheval qui s’éloignait.
Il était une heure du matin.
François traversa Paris à fond de train, guidant son cheval d’instinct, respirant à grands coups, essayant de rétablir l’équilibre de ses pensées.
Le cheval s’arrêta devant la porte Montmartre, fermée comme toutes les portes de Paris.
– Ordre du roi! hurla François dans la nuit.
Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le maréchal, et s’empressa de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis qu’en ces époques troubles on levait tous les soirs.
Le maréchal, en un instant, disparut dans la campagne, et les soldats se dirent qu’un événement grave devait être survenu, peut-être une prise d’armes de huguenots.
Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de François rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples sonorités du galop de son cheval frappant le sol d’un sabot affolé.
– Vivante!… Innocente!… Jeanne!… ma fille!…
Peu à peu la furie de la course apaisa la furie des sentiments déchaînés.
Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency il se sentait plus calme.
Plus calme, puisque la joie puissante de tout à l’heure faisait place à la douleur de tant d’années de bonheur perdues!…
Le maréchal, tout droit, sans hésitation, piqua droit à la chaumière où il était apparu à Jeanne et à Henri.
– Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu’ils vivent!…
Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils vivaient!
Aux rudes coups que frappa François, l’homme se réveilla, s’habilla, arma une vieille arquebuse, et demanda à travers la porte:
– Qui va là?
– Ouvrez, par le ciel! gronda François.
La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la hâtive lenteur des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses épaules et saisit la main de son homme.
– C’est lui! fit-elle, bouleversée d’émotion.
– Qui, lui?
– Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout, maintenant! Puisqu’il vient!…
Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:
– Entrez, monseigneur, je vous attendais… entrez… je ne voulais pas mourir… je savais que vous viendriez…
L’homme avait allumé un flambeau de résine qui fumait en donnant une triste lueur rouge.
Montmorency entra. Il était nu-tête, le col de son pourpoint était déchiré, ses éperons étaient sanglants. On entendait le cheval qui, la bride au cou, les jambes tremblantes, soufflait à coups précipités.
François était tombé sur un escabeau, haletant.
Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbée par l’âge et les longs labeurs de la terre.
Et, chose étrange, comme si elle eût compris qu’à ce moment les distances s’effaçaient, ce fut l’humble tenancière qui interrogea le haut et puissant seigneur.
– Vous venez pour tout savoir? dit-elle.
– Oui! fit-il d’une voix brisée.
Il tremblait. La vieille semblait calme. Peut-être, aussi, que les émotions n’avaient plus prise sur elle.
– Vous avez appris, n’est-ce pas?…
– Oui!…
– Il y a donc une justice! fit la vieille avec une lenteur solennelle.
Et elle ajouta:
– Venez, mon fils.
Et le seigneur de Montmorency, en cette seconde poignante, ne fut pas étonné que cette pauvresse, personnage infiniment humble dans son duché, l’appelât son fils. Et la vieille ne fut pas étonnée non plus que cette expression lui fût tout naturellement venue, elle qui avait tant adoré Jeanne de Piennes en l’appelant sa fille!
François se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbée, en s’appuyant sur un bâton.
– Éclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.
Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. Il se trouva dans une petite pièce dont la propreté presque élégante contrastait avec le reste du misérable logis. Il y avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, et un grand lit à colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n’était pas défait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge grossièrement enluminée, un Juif errant, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au chevet, une miniature: le maréchal se reconnut, ses yeux se gonflèrent, deux larmes en jaillirent…
La vieille, alors, parla:
– C’est ici qu’elle est venue, monseigneur, dès le lendemain de votre départ; c’est ici, dans ce lit, qu’elle est restée quatre mois comme morte parce qu’on lui avait dit que vous l’aviez abandonnée, c’est ici qu’elle a pleuré, prié, supplié en prononçant votre nom dans son délire…
Le maréchal tomba à genoux.
Un sanglot effrayant chez un tel homme retentit dans la chaumière.
La vieille se tut, respectant la douleur et la méditation de son seigneur. À l’entrée de la pièce, le vieux paysan, debout, sa torche de résine à la main, semblait une de ces cariatides comme on en voit dans les rêves.
Lorsque le maréchal se releva, la nourrice de Jeanne reprit: