Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude et une agitation qui, lorsqu’il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre. Il essaya de se plaisanter lui-même, mais ne réussit guère qu’à s’exaspérer. Il essaya de dormir sur un fauteuil, mais à peine était-il assis que le besoin de marcher à grandes enjambées le remettait sur pied.
Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il été? Peut-être tâchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions, pendant une heure, l’intéressèrent.
Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable question était de savoir ce que le maréchal penserait de son père.
Il est vrai que le vieux Pardaillan avait lui-même ramené l’enfant.
Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit… Et même, n’avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette enlevée?
Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et terrible demeurait tout entier: grâce à cet enlèvement opéré par le vieux Pardaillan, le maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture!
Ce fut dans cette inquiétude grandissante que le chevalier attendit le retour du maréchal.
Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet, lorsque la porte s’ouvrit. Le suisse, à qui il avait eu affaire la veille, parut et demeura un moment immobile de stupéfaction.
Il faut dire que le maréchal n’avait prévenu personne de la présence du chevalier dans l’hôtel; au moment où il était parti, enfiévré, presque fou, il avait oublié complètement qu’il existait un Pardaillan au monde. D’autre part, le digne suisse n’avait pas vu entrer le chevalier. Son étonnement fut donc des plus naturels.
– Vous! s’écria-t-il lorsqu’il put prononcer un mot.
– Moi-même, mon cher, fit Pardaillan, comment se porte votre blessure?
– Par où êtes-vous entré?
– Par la porte.
Le suisse, peu à peu, se sentait gagné par une de ces colères blanches comme il en avait éprouvé une la veille. Cependant, le souvenir de la force déployée par le jeune homme maintint cette colère dans de raisonnables limites.
– Par la porte! s’écria-t-il! Et qui vous a ouvert?
– Vous, mon cher ami.
Le suisse fit le geste de s’arracher les cheveux.
– Ah! ça, gronda-t-il, m’expliquerez-vous comment vous êtes ici!
– Il y a dix minutes que je me tue à vous le dire; je suis entré par la porte! Et c’est vous qui m’avez ouvert!
– Est-ce moi, aussi, qui vous ai introduit dans ce cabinet?
Et le suisse, avec une ironie suprême, ajouta:
– Dites tout de suite que c’est monseigneur le maréchal!
– Vous y êtes. Du premier coup. Je ne vous aurais pas cru aussi intelligent.
Le suisse, alors, éclata:
– Hors d’ici! Ou plutôt, non! Je vous prends dans l’hôtel que vous voulez dévaliser! Je vais vous faire arrêter et vous remettre entre les mains de la prévôté… Une bonne corde sera la digne récompense…
Le suisse n’eut pas le temps d’achever le discours que promettait cet exorde rempli d’une rancune exagérée. Il se sentit tout à coup saisi par un bras, et s’étant retourné, se trouva face à face avec le maréchal.
– Laissez-nous, dit celui-ci, et veillez à ce qu’on ne nous dérange pas.
Le géant se courba soudain, plus encore sous le poids de la surprise que sous celui du respect, et François avait disparu derrière la porte refermée qu’il exécutait encore des salutations effarées.
– Chevalier, dit Montmorency en entrant, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté. J’étais… fort ému… bouleversé, si j’ose dire.
Me voici maintenant calmé par la course que je viens de faire, et nous allons causer.
Pardaillan comprit ce qui se passait dans l’esprit du maréchal.
– Monseigneur, dit-il avec cette froide simplicité qui donnait une valeur spéciale aux paroles de ce jeune homme, j’ai toujours entendu parler de vous comme d’un noble caractère; j’ai toujours entendu parler aussi de l’orgueil des Montmorency et du prix qu’ils attachent à la grandeur de leur maison; mais cette grandeur et cette noblesse n’ont jamais mieux éclaté à mes yeux que tout à l’heure, quand j’ai vu votre orgueil se fondre sous l’émotion, quand je vous ai vu pleurer devant ce portrait…
– Vous avez raison, s’écria le maréchal; j’ai pleuré, c’est vrai; et j’avoue que c’est une douce chose que de pouvoir pleurer devant un ami… Laissez-moi vous donner ce titre… N’est-ce pas vous qui m’avez apporté la plus grande joie de ma vie!…
– Monsieur le maréchal, fit le chevalier d’une voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan.
– Non, je ne l’oublie pas! Et c’est ce qui fait que non seulement je vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire pour le sacrifice consenti par vous… Car, évidemment, vous aimez votre père!…
– Oui, dit le jeune homme, j’ai pour M. de Pardaillan une affection profonde. Comment en serait-il autrement? Je n’ai pas connu ma mère, et aussi loin que je remonte dans mon enfance, c’est mon père que je vois penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de fois l’ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me disait: «Tiens, mange et bois, je garde ma part pour plus tard», je fouillais dans son porte-manteau et je m’apercevais qu’il n’avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan, dans ma vie jusqu’ici solitaire et sans amitié, m’apparaît comme le digne ami dévoué jusqu’à la mort, à qui je dois tout… et que j’aime… n’ayant que lui à aimer!
– Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand cœur. Vous qui aimez votre père à ce point, vous n’avez pas hésité à m’apporter cette lettre qui l’accuse formellement…
Pardaillan releva fièrement la tête.
– C’est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j’ai consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c’est que je me réservais de défendre à l’occasion mon père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! C’est-à-dire que je deviendrais le mortel ennemi de quiconque oserait, devant moi, répéter ce que j’ai pu dire: que M. de Pardaillan avait commis un crime!
Un geste farouche échappa au chevalier.
La minute était grave pour lui: dans un instant, il allait être l’ami ou l’ennemi déclaré du père de Loïse, selon ce qu’il répondrait. Il n’en poursuivit pas moins sans hésitation:
– Ainsi, monsieur le maréchal, je suppose que vous me ferez l’honneur de me traiter un moment d’égal à égal. Je m’explique. Avant que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre! Songez-vous à vous venger du mal qu’il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la main…