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– L’écurie n’est que pour trois chevaux, gémit l’aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer…

– Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai monsieur?… Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!

L’aubergiste, certain d’être appuyé par le voyageur qu’il supposait très riche, d’après la commande de son souper, se hâta d’allumer une lanterne.

Mais aussitôt, Henri de Montmorency s’en saisit et en dirigea la lumière sur l’inconnu qui défendait avec tant d’énergie son cheval. Il tressaillit, et un sourire détendit à demi ses lèvres.

«Lui! songea-t-il. Je m’en doutais à la voix.»

En même temps, Henri poussait la porte de l’écurie, et jetant un coup d’œil à l’intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre d’une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs raboteux, l’encolure démesurée, les arcades sourcilières proéminentes: on eût dit la bête de l’Apocalypse. Ce cheval, très haut sur jambes, la tête osseuse, la robe riche, paraissait avoir jeûné plus que de raison, et son œil mélancolique disait l’amertume des longues journées sans avoine. Pourtant, il semblait d’une solidité à toute épreuve et se tenait ferme sur ses jarrets.

– Voyez, monsieur, s’écriait cependant l’inconnu, voyez cette tête fine, ce noble garrot, ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher à l’étable.

Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura:

– Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix!

L’inconnu demeura la bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency l’arrêta d’un coup d’œil, et reprit à haute voix:

– Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à vous, vous m’honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de façons! Entre gentilshommes… Vous acceptez, n’est-ce pas?

En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l’hôte, le maréchal de Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l’entraînait vers sa chambre.

Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l’aubergiste, se laissa faire sans prononcer un mot.

Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant sur ses hanches, la main gauche à la garde de la rapière, la droite ébouriffant sa moustache grise, il prononça sans la moindre émotion apparente:

– Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!

Puis, se redressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux plissés:

– Un peu vieilli, par exemple… Ah! dame, vous aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière fois que j’eus l’honneur de vous présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu’on appelle un joli brun, monseigneur, et vous n’aviez pas votre pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux et terrible à la fois… Comme on change!… Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j’aperçois à vos tempes? Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s’est durci! Je dois dire qu’il n’était déjà pas si tendre… Moi, comme vous voyez, je suis à peu près le même… C’est que, passé un certain âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons plus… Vers la quarantaine, j’étais déjà ce que vous me voyez, et si je meurs centenaire, comme j’ose l’espérer, je mourrai tel que je suis. À propos, monseigneur, mes humbles félicitations. J’ai souvent ouï parler de vous, et toujours comme d’un pourfendeur di primo cartello, comme disait tel truand de mes amis; il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement; et qu’on ne compte plus les huguenots que vous tuâtes… Eh! Par Pilate, c’est moi qui vous ai mis l’estramaçon à la main et qui vous enseignai le coup de tête, ainsi que le coup de banderolle, item le coup de pointe. Si j’étais vaniteux, je m’enorgueillirais d’un élève tel que vous. Je ne le suis pas, Dieu en soit loué, mais je m’enorgueillis tout de même. Plaît-il? Vous dites, monseigneur?… Tiens, vous ne dites rien?… Alors, monseigneur, comme je vous le disais, enchanté de vous avoir revu en bonne santé… Permettez-moi donc de vous souhaiter le bonsoir, et d’enfourcher ma bête, car il faut que je sois cette nuit même à Baugé… une jolie étape. Dieu vous tienne en joie, monseigneur! Vous permettez?…

– Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le plaisir de partager mon souper.

Le vieux routier, qui déjà entrouvrait la porte, se retourna tout court, par un demi-tour des plus militaires. Son œil gris loucha fortement vers la table sur laquelle l’aubergiste, pendant son discours, venait de déposer des choses succulentes et des flacons ventrus. Mais ce même œil ayant ensuite exécuté un quart d’oblique vers le maréchal, Pardaillan, avec un reniflement de regret, répondit:

– Excusez-moi, monseigneur, je suis attendu… Vous permettez?…

Un geste de Damville arrêta de nouveau tout net l’aventurier.

– Vous êtes si peu attendu, que vous vous disputiez tout à l’heure pour obtenir un coin d’écurie à votre cheval. D’ailleurs, si vous n’acceptiez pas, je penserais que vous avez peur.

Pardaillan eut un haut-le-corps et un éclat de rire.

– Peur! fit-il. Pour avoir peur, il me faudrait rencontrer le diable en personne. Et encore, je ne sais pas si je ne le prendrais pas par les cornes et si je ne lui tirerais pas ses oreilles pointues en lui disant: Monsieur Satanas, vous êtes un petit garçon. Saluez votre maître! Vous voyez bien, monseigneur, que je ne puis avoir peur en votre compagnie, même si vous étiez le diable, ce qui n’est pas, j’aime à le supposer.

En parlant ainsi, le vieux Pardaillan jeta sur le lit sa toque et son manteau, dégrafa son ceinturon, enfin fit ses préparatifs pour souper à son aise; cependant, il garda près de lui sa longue rapière debout contre la table.

Montmorency remarqua parfaitement ce détail; il se défit de son épée et alla la jeter en travers du lit; ce que voyant, le vieux routier alla déposer sa rapière au même endroit.

Le maréchal de Damville s’assit et, d’un geste, invita son commensal à en faire autant.

– Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s’assit, et aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel étant ouvert, répandit dans la chambre, une odeur de fines rillettes.

– Oh! oh! fit Pardaillan, c’est franche lippée, ce soir! Je ne sais si vous êtes comme moi, monseigneur, mais j’ai un faible pour les rillettes, ce qui ne m’empêche pas d’avoir des égards pour l’omelette au lard dans le genre de celle-ci, et de professer une véritable vénération pour les cuissots de chevreuil, tels que celui qui nous attend là. Morbleu! Parlez-moi d’une table comme celle-ci, à deux pas d’un bon feu, quand la bise souffle au dehors, que les aubergistes font grise mine, qu’on a vingt lieues dans les jambes… de son cheval et que… et que…

– Et qu’on se demandait comment on se coucherait, après avoir probablement peu ou pas dîné, n’est-ce pas?

– Ah ça! songeait-il, mais il ne me parle de rien… aurait-il oublié l’aventure en question?… Vous avez mis le doigt sur la chose, continua-t-il à haute voix. Ah! monseigneur, c’est que je loge plus souvent à l’auberge de la belle étoile qu’en tout autre hôtellerie. Et cette auberge-là, vous l’ignorez peut-être, n’a ni fourneaux, ni rôtissoires, ni marmitons, ni chefs: si on y voit une flambée, c’est celle que vous envoie un rayon de lune; si on y respire un parfum, ce n’est ni l’odeur d’un pâté, ni celle d’une honnête omelette, mais le parfum des genêts et des bruyères; si on y reçoit une averse, c’est l’eau du nuage qui passe et non le glouglou d’un flacon. Aussi, devant une aubaine comme celle-ci, vous voyez, monseigneur, que j’essaie de rattraper de mon mieux le temps perdu…