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– À moins, murmura-t-il, que cette conspiration n’ait été imaginée pour me donner confiance!… Quoi qu’il en soit, je suis pris, et si je ne veux être tout bonnement égorgé pendant mon sommeil, je dois veiller toute la nuit!… Moi qui enrage de sommeil!

Pardaillan se mit à marcher furieusement à travers la chambre, pour se tenir éveillé.

Une heure se passa.

Le vieux routier ne marchait plus que les yeux fermés en titubant.

Tout à coup, il n’y tint plus: il tira son épée, l’assura dans sa main, se jeta sur le lit avec un vaste soupir de satisfaction et gronda:

– Par tous les diables, il faut que je dorme!… Après tout, deux heures de bon sommeil valent bien qu’on risque un petit égorgement… Et puis, et puis… mourir de sommeil ou mourir d’un coup de dague, la différence n’est pas grande… Et puis… la mort et le sommeil se ressemblent tant!…

Persuadé qu’on allait venir l’estocader, Pardaillan n’en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore emplit la chambre de ses accents peu mélodieux sans doute, mais ce ronflement en disait long – autant qu’un ronflement puisse dire quelque chose – sur l’insoucieuse et superbe bravoure de l’homme qui dormait là, vautré de tout son long sur le lit, la main crispée sur la garde de l’épée.

Le vieux Pardaillan, après de nombreux tours et détours, après s’être fait habiller de neuf et avoir acheté un cheval, après des étapes passées à réfléchir, à combiner, ou tout simplement à se laisser vivre, s’était aperçu un beau matin qu’on était au 7 avril, qu’il ne restait plus qu’une livre dans sa bourse et qu’il se trouvait à dix-huit lieues de la ville de Paris.

Il fit les dix-huit lieues dans sa journée, arriva à Paris au moment où on fermait les portes, et pour attendre la nuit noire, selon la recommandation du maréchal, entra dans le premier bouchon venu où il se fit copieusement servir à dîner; et il vida même deux flacons d’un certain vin de Bordeaux coté trois livres. Quand on lui annonça que son dîner, vin compris, et celui de son cheval lui coûtait onze livres trois sous, Pardaillan qui n’avait qu’une livre, laissa son cheval en gage et, comme il faisait nuit, gagna rapidement l’hôtel de Mesmes.

On a vu comment il y était arrivé, et comment il avait fini par s’endormir de bon cœur, fatigué qu’il était de la longue étape du jour.

Lorsqu’il se réveilla, il s’aperçut qu’il faisait grand jour.

– Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!

À l’instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s’ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise nuit que son prisonnier.

– Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit. Je vous remercie Pardaillan.

– Ma foi, monseigneur, je me repens presque d’être venu.

– Pourquoi?… Ah! oui, parce qu’on vous a enfermé. C’est moi qui en avais donné l’ordre. Pardonnez-moi cette précaution, mon cher monsieur de Pardaillan. J’ai voulu vous éviter une rencontre… désagréable. Et j’ai même pensé que si vous faisiez cette rencontre, nos bonnes relations pourraient en être altérées…

– Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur.

– Il importe peu que vous compreniez. L’essentiel est que vous êtes là. Je vais vous demander deux choses, mon cher Pardaillan.

«Oh! oh! songea le routier, son cher par-ci, son cher par-là…»

– La première, continua le maréchal, c’est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd’hui encore. Je vous jure que vous n’avez rien à craindre et que cette claustration sera finie ce soir vers onze heures.

Pardaillan fit la grimace.

– Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, et jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher de ma part.

– J’aime mieux cela, à la bonne heure! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez me demander deux choses, avez-vous dit.

– Voici l’autre, Pardaillan; je possède un trésor inestimable; il n’est pas en sûreté dans cet hôtel, et je veux le transporter… dans une maison où il sera à l’abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur vous pour m’aider?

– Monseigneur, du moment que j’ai consenti à entrer à votre service, j’étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur moi… Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit enlevé pendant le trajet.

– Oui, je le crains, fit Henri d’une voix sombre. Or, je n’ai confiance qu’en vous et en l’un de mes officiers, un brave, un fidèle, le vicomte d’Aspremont.

Pardaillan sourit.

– Voici donc ce que j’ai combiné. À onze heures, la voiture quittera l’hôtel…

– Ah! le trésor sera dans une voiture?

– Oui, d’Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l’épée d’une main, le pistolet dans l’autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait d’approcher de la voiture. De cette façon, nul que vous, d’Aspremont et moi, ne connaîtra la maison où je veux cacher le trésor.

– C’est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition a-t-elle quelque rapport avec… la campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?… En d’autres termes, ce trésor… est-ce du métal?… ou bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os?

Henri pâlit et plongea un regard acéré dans les yeux de Pardaillan.

– Que voulez-vous dire? gronda-t-il. Auriez-vous déjà appris…

Il s’arrêta et se mordit violemment les lèvres.

– Moi! Je n’ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en question ne serait pas… par exemple… une couronne? ajouta-t-il en baissant la voix.

«Il croit qu’il s’agit du roi!» s’écria en lui-même le maréchal, dont la physionomie s’éclaira aussitôt.

– Parce qu’alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je redoublerai de précautions.

– Écoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu’il s’agit… de ce que vous croyez… mais faites comme si réellement vous alliez escorter… une couronne.

– Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!… Peste! Voilà qui nous promet une jolie guerre, c’est-à-dire force horions à donner et force écus à recevoir… Mais comment se fait-il que Paris soit si tranquille?

Mais une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda:

– Ainsi, monseigneur, j’ai été enfermé à mon arrivée parce qu’on a craint que je n’apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel?

– C’est exact! dit le maréchal.

Il ne mentait pas.

Il avait en effet redouté que Pardaillan ne s’intéressât au sort de Jeanne de Piennes et de sa fille.

Il ne mentait par réticences et insinuations, que sur la véritable identité de la «personne prisonnière».

– C’est bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d’ici de toute la journée, et ce soir à onze heures, je serai prêt.

Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se dit: