Jean ne put retenir une larme qui roula sur ses joues…
– Eh quoi! vous pleurez, chevalier! Cela me chagrine vraiment. Réservez vos larmes pour des malheurs qui vous atteindraient plus directement. Je m’en vais, mon cher fils; mais je puis me vanter d’avoir fait de vous un homme capable de lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu’on appelle la vie. Vous êtes un escrimeur accompli, et il n’y a pas un maître d’armes dans tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées: œil d’acier, poignet infatigable, sang-froid, courage, rien ne vous manque. Dans les seize ans qui viennent de s’écouler, je vous ai emmené avec moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit; soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard, quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d’oc et de la langue d’oïl. Vous avez donc appris les choses les plus difficiles qui soient: savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher sans manger; avoir froid et chaud indifféremment, sourire au soleil et rire à la pluie; saluer le vent d’orage qui s’engouffre sous le manteau; avoir soif, avoir faim… oui, vous savez tout cela, mon fils, et c’est pourquoi vous êtes bâti de fer et d’acier!
Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse admiration.
Puis il reprit:
– Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble comme le roi, plus riche que le roi!… Un crime a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre.
– Un crime, mon père! s’écria Jean tout palpitant.
– Un crime ou un acte imbécile: c’est tout un. Et c’est moi qui le commis…
– Vous! Impossible! Vous, le cœur le plus tendre…
– Ta… ta… ta… mon fils! Comme vous y allez! Par Pilate et Barabbas! Écoutez. Après une existence de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, pour tout dire, j’avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue l’honnêteté de la vie. J’eusse dû m’y tenir, surtout pour vous, mon fils… Mais, un jour, mon maître me donna une petite commission des plus faciles: enlever une petite effrontée d’enfant au maillot. Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille écus. J’eus promesse du double si je gardais la petite… Je ne vous parle pas d’une autre clause du traité, que j’étais décidé dès la première minute à ne pas tenir…
– Eh bien, mon père?
– Eh bien, je fis la sottise de prêter l’oreille à je ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon cœur. Bref, je rendis l’enfant! Et criminel jusqu’au bout, j’offris le diamant à la mère. Résultat: seize nouvelles années de vie errante pour moi – et pour vous, la misère!…
– Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces commissions?…
– Le secret n’est pas à moi, mon fils… Je continue. Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Là, d’ailleurs, s’arrête votre ressemblance avec ce saint homme si pieux, si continent, si chaste.
Jean rougit un peu. M. de Pardaillan père, après une minute de rêverie, continua:
– Maintenant, chevalier, écoutez ce que j’avais à vous dire… Écoutez, s’il vous plaît, de tout votre cœur, et recueillez l’héritage de mes bons et loyaux conseils… Les voici…
Jean ouvrit ses oreilles toutes grandes et s’apprêta à recueillir pieusement ce qu’il considérait dès lors comme l’héritage paternel.
– Premièrement, dit le vieux routier, méfiez-vous des hommes. Il n’en est pas un qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si vous voyez quelqu’un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur l’autre coin. Si quelqu’un se dit votre ami, demandez-vous aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu’il vous veut du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l’aide, bouchez-vous les deux oreilles… Me promettez-vous de ne pas oublier ces paroles?
– Je vous le promets, monsieur… Ensuite?
– Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m’entendez bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu’il vous plaira. Bâti comme vous l’êtes, vous n’en manquerez pas. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes, chevalier!
– Je vous le promets, monsieur. Ensuite?…
– Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même! Écartez violemment dès le début de votre vie, les mauvais conseils de miséricorde, d’amour et de pitié, tous les pièges que votre cœur ne manquera pas de vous tendre. C’est l’affaire de quelques années. Très facilement, avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement armé. M’avez-vous bien entendu?
– Oui, mon père, et je vous promets de m’exercer de mon mieux.
– Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière accrochée au mur.
Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son fils.
– Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant!
Et avec le ton d’un roi armant un chevalier, il prononça la formule, mais en la modifiant ainsi:
– Soyez fort contre vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Giboulée vous aidera. C’est un ami qui ne trahira pas, une maîtresse à jamais fidèle… Adieu, mon fils, adieu…
– Mon père! Mon père! s’écria Jean hors de lui, le nom de cette mère à qui vous avez rendu sa fille! Le nom de votre ancien maître!…
– Chevalier, dit gravement le vieux routier, ce n’est pas mon secret, vous dis-je!
Jean comprit que la résolution de son père était immuable.
Il n’insista donc pas et se contenta d’accompagner le vieux routier jusqu’au-dehors de Paris, lui à pied, M. de Pardaillan père à cheval.
Quand ils furent arrivés loin de Paris, au village de Montmartre, Pardaillan mit pied à terre, embrassa son fils en le serrant tendrement sur sa poitrine, puis, se remettant en selle, s’éloigna au galop…
Jean pleura beaucoup, et, le chagrin l’emportant, oublia très vite ce détail de ces deux noms que son père avait emportés avec lui, au loin.
Ce fut ainsi qu’il demeura seul au monde, et qu’il acquit Giboulée.
Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu’il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien avec l’intention évidente de le noyer.
Fondre sur la bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le chevalier, l’affaire d’un instant.
«Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m’a recommandé de laisser se noyer les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas…»