En attendant, le chevalier commençait à s’ennuyer dans celui-ci.
Il se disait non sans raison que cette existence était indigne d’un homme assoiffé de belles aventures, et qui se sentait de taille à aspirer à de grandes choses.
De sourdes ambitions, de vagues désirs le faisaient palpiter.
Bref, il s’ennuyait…
Les meilleurs moments étaient ceux qu’il passait à darder le feu plongeant de son regard sur le toit d’en face. Et lorsque, après des heures d’affût patient, il avait entrevu le radieux visage de l’inconnue, il était heureux! il appelait cela faire provision de joie au cœur.
La voisine, peu à peu, s’apprivoisait.
Elle en vint à ne pas fermer précipitamment sa fenêtre! Elle en vint à lever la tête! Elle en vint à répondre au regard du jeune homme par un regard qui ne s’effrayait pas!
Mais la chose n’allait pas plus loin.
Pardaillan et Loïse ignoraient tout l’un de l’autre. S’aimaient-ils?… Savaient-ils qu’ils s’aimaient?…
Le chevalier savait seulement qu’elle était la fille de cette belle inconnue qu’on appelait la Dame en noir, et que les deux femmes vivaient modestement du produit des tapisseries qu’elles faisaient pour des dames de noblesse ou de riches bourgeoises…
Un jour, Pardaillan s’occupait dans sa chambre à raccommoder son pourpoint. Ordinairement, c’était Mme Landry qui s’occupait de ce soin. Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur le toit d’en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente, c’est-à-dire parmi ses casseroles.
Ce n’était pas sans quelque mélancolie qu’il se livrait à ce travail. En effet, il ne pouvait se dissimuler que son costume de velours gris usé jusqu’à la corde ne pouvait guère inspirer d’admiration à une jolie fille.
«Tant que je n’aurai pas trouvé le moyen de m’habiller comme je vois MM. les gentilshommes de la cour, elle ne m’aimera pas! Peut-on aimer un pauvre diable dont l’habit crie misère?…»
À ces réflexions, on pourra connaître que Pardaillan était, au fond, une âme bien candide encore.
Ayant tant bien que mal réparé l’accroc qu’il essayait de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et s’apprêta à sortir, résolu à conquérir coûte que coûte l’habit somptueux qu’il rêvait.
Mais avant de s’éloigner, il se mit à la fenêtre; juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse parut à la fenêtre.
Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume, par un défi à l’impossibilité d’être aimé tel qu’il se voyait, pour la première fois, d’un geste tout instinctif, il envoya un baiser…
Loïse rougit, il est vrai! mais elle demeura une seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra.
«Oh! songea Pardaillan dont le cœur se mit à battre la chamade, mais on dirait qu’elle n’est pas indignée! Par Pilate! par Barabbas! Je ne pourrais donc espérer!… Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa mère!…»
Un roué eût dit: Je vais profiter de l’absence de la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle enfant!…
Sans plus réfléchir, le chevalier s’élança, descendit quatre à quatre les escaliers, sortit à pied comme un coup de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où elle tournait à gauche l’angle de la rue Saint-Denis et prenait la rue Saint-Antoine dans la direction de la Bastille.
Mais alors, il n’osa plus!
Il lui sembla qu’il avait à dire des choses énormes.
Et il se contenta de suivre la Dame en noir à distance respectueuse.
Arrivée non loin de la Bastille, Jeanne tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue Saint-Antoine et le port Saint-Paul.
Elle finit par s’arrêter dans la rue des Barrés, à l’endroit précis où s’était élevé jadis un couvent de carmes. Ces dignes moines étaient habillés de blanc et de noir; d’où le nom de barrés que leur donnait le peuple; d’où le nom de rue des Barrés qu’avait pris tout naturellement la rue qu’ils habitaient. Le couvent avait disparu, les carmes s’étant, sous Louis XII, transportés sur la montagne Sainte-Geneviève. Mais la rue continuait à s’appeler rue des Barrés. Plus tard, l’accent aigu de l’é finit par tomber, non pas de la plaque indicatrice, car il n’y en avait pas, mais de la prononciation populaire, et la rue s’appela dès lors rue des Barres… Nous donnons l’explication pour ce qu’elle vaut.
La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s’était arrêtée était située sur l’emplacement même de l’ancien couvent des barrés; elle était entourée de beaux jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu’un peu mystérieuse.
Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après, entrer dans la maison.
«Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui parle!»
Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.
Une servante robuste et méfiante avait introduit Jeanne et l’avait conduite au premier étage, dans une belle grande pièce agréablement meublée où rien ne manquait de ce qu’on appelle aujourd’hui le confortable.
À son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l’un près de l’autre tournèrent la tête.
– Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!
– Bon! dit le jeune homme en s’adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte de l’inscription que je vous fis tenir?
– Oui, monsieur, dit Jeanne.
– Quelle inscription? demanda la femme d’une voix timide et très douce.
– Vous allez voir! répondit le jeune homme en frottant joyeusement ses mains pâles.
Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de velours noir, resplendissait un diamant énorme.
Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous l’effort d’un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein d’une réelle cordialité; les mains s’agitaient et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce jeune homme était-il atteint d’une maladie nerveuse. Parfois, il éclatait de rire subitement, sans motif, et ce rire, qui démentait le feu sombre du regard, était terrible à entendre, terrible à voir.
Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son compagnon. C’était une jolie blonde d’allure modeste et qui, dans une foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage d’admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif; mais elle avait des yeux d’une douceur infinie et d’une tendresse extraordinaire lorsqu’elle les posait sur le jeune homme. Cette modestie, cette douceur, cette tendresse constituaient le caractère essentiel de cette femme. Au premier coup d’œil, on devinait en elle un de ces êtres de dévouement très pur qui vivent d’un amour et meurent au besoin sans se plaindre.