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Catherine, les traits durs, les traits durs, le visage fermé, immobile et glaciale, murmura sourdement:

– Tu oublies une chose, René! Tu oublies le meilleur! Puisque nous sommes en train d’évoquer ce spectre, évoque-le tout entier!…

– Non, je n’oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j’avais pu oublier!… Avant d’emporter le nouveau-né pour l’abandonner, j’avais laissé tomber sur ses lèvres une goutte… une seule!… d’une liqueur blanche… c’est cela que vous voulez dire, n’est-ce pas?…

– Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l’enfant ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque… et je ne pus me repentir de t’avoir aimé, puisque tu jetais au néant la preuve de l’adultère de la reine… Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de tels souvenirs? C’est vrai, je t’ai aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de la cour me tournaient le dos, où l’on haussait les épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair de pitié… Nous allâmes l’un vers l’autre… Nous passions des journées à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m’enseignas ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus l’acqua tofana, Grâce à toi, j’appris la science qui fait de l’homme l’égal de Dieu puisqu’elle lui donne droit de vie et de mort. J’appris à enfermer la mort dans un chaton de bague, dans le parfum d’une fleur, dans le feuillet d’un livre, dans le baiser d’une maîtresse. Et dès lors, je devins plus redoutable que les Borgia mêmes, puisque à la puissance de César, je joignais la force d’âme d’Alexandre et le sourire mortel de Lucrèce! C’est de là que date ma fortune, René… C’est à toi que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait… Tu partageas la couche d’une reine!…

Cette sorte d’effroyable confession, empreinte d’une sombre rêverie, Catherine de Médicis la fit à voix basse, plutôt comme si elle se fût parlé à elle-même.

– Et maintenant, ajouta-t-elle, maintenant que je suis devenue la reine, maintenant que l’un après l’autre, j’ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le monde, tu viens me parler du passé… René, hier est mort. C’est demain qui compte! L’enfant? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu? L’enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l’a emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n’aurait pas dû sortir…

Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement:

– Et si je m’étais trompé? dit-il sourdement.

Catherine demeura saisie, muette, la bouche entrouverte comme pour jeter un cri qui s’étrangla dans sa gorge.

– Si la dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s’était accompli, reprit René. Si l’enfant vivait!…

– Malédiction! gronda la reine.

– Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible, j’ai interrogé les astres! Et les astres m’ont toujours répondu qu’il vivait!… En vain espérais-je me tromper! En vain recommençais-je mes calculs de déclinaison et de conjonction! Même réponse implacable m’était donnée… il vivait!…

– Malédiction! répéta la reine d’un ton tel que Ruggieri sentit une sueur froide perler à son front.

– Je ne vous en parlais pas, reprit l’astrologue, je gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine, serait un crime… un crime envers vous qui êtes restée l’idole de ma vie!…

Cependant, Catherine de Médicis, avec cette force de caractère qui la rendait peut-être plus redoutable que ses poisons, avait imposé le calme à son esprit. Placée soudain en face d’un événement qui pouvait être une terrible menace, elle résolut de l’envisager froidement. Elle contint les sursauts non pas de son cœur, qui était pétrifié, mais de son imagination qu’elle dirigeait avec une robuste fermeté.

– Soit, dit-elle, admettons que l’enfant vive. Qu’est-ce que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c’est dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est, comme toujours il ignorera le nom de sa mère!

– Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d’âme: l’enfant est à Paris, et je l’ai vu!

– Tu l’as vu! rugit la reine. Tu l’as vu! Où donc?

– À Paris, vous dis-je!

– Quand? Quand? Mais parle donc!

– Hier.!… Et avant toute chose, apprenez le nom de la femme qui l’a recueilli, sauvé, élevé…

– C’est?

– Jeanne d’Albret!…

– Fatalité!…

Catherine de Médicis s’était redressée et avait reculé, comme si un abîme se fût soudain ouvert sous ses yeux.

La foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas frappée d’une stupeur plus accablante.

– Fatalité! reprit-elle, secouée d’un frisson convulsif… Mon fils vivant!… La preuve de l’adultère aux mains de mon implacable ennemie!…

– Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.

– Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c’est Jeanne d’Albret qui a élevé l’enfant, c’est qu’elle sait!… Comment? Je l’ignore! Mais elle sait, te dis-je! Oh! tu vois qu’il faut qu’elle meure! Tu vois que ma double vue ne me trompait pas en me montrant en elle l’obstacle auquel je dois me heurter! Ah! Jeanne d’Albret! Il ne s’agit plus maintenant de toi à moi d’une d’ambition! Il ne s’agit plus de savoir si c’est ta race ou la mienne qui régnera… De toi à moi, c’est une question de vie ou de mort!… Et c’est toi qui mourras!…

Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine de Médicis s’apaisa par degrés. Son sein palpitant reprit une immobilité de marbre. Ses yeux fulgurants s’éteignirent.

Elle redevint la froide statue… le cadavre qu’elle semblait être au repos…

– Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose?

Ruggieri, presque humble, épouvanté de cette fureur qu’il venait de déchaîner lui-même, répondit:

– Hier, madame. Je sortais de chez ce jeune homme…

– Celui qui l’a sauvée?

– Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l’auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision qui tout d’abord me stupéfia: un homme venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur ma tête, cet homme, il me sembla que c’était moi! Moi-même! Moi qui marchais à l’encontre de moi! Mais moi tel que je devais être il y a vingt-quatre ans! Moi jeune, comme si mon miroir m’eût tout à coup renvoyé ma propre image en me rajeunissant d’un quart de siècle…