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– J’en ai reçu plusieurs, madame…

– Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de tous, parce qu’il agit dans l’ombre, et ne frappe qu’à coup sûr… Celui-là me fait peur, monsieur… non pour moi, hélas! j’ai fait le sacrifice de ma vie… mais pour mon pauvre enfant… pour Charles… votre roi!

Pardaillan s’était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.

Son rêve d’un héroïque combat contre un puissant seigneur brave entre tous, d’un duel où il était le champion d’une reine et d’une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités.

Son sourcil se fronça. Sa moustache se hérissa. Puis, soudain, ses traits se détendirent et son visage reprit cette immobilité, ce vague sourire, avec, au coin des lèvres, une dédaigneuse ironie.

– Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée de son silence.

Et l’accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.

– Je n’hésite pas. Majesté, dit-il.

– À la bonne heure! s’écria la reine dont la voix reprit aussitôt toute sa caressante douceur. Je n’attendais pas moins d’un chevalier errant tel que vous, d’un preux qui va par le monde mettant son bras à la disposition des pauvres princesses opprimées.

«Ah! songea Pardaillan dont le visage pétilla, tu gasconnes ici, et te moques d’un pauvre diable qui a le malheur de ne pouvoir étouffer son cœur, selon les sages conseils de son père. Attends un peu!»

Et tout haut:

– Je n’hésite pas: je refuse.

Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde stupéfaction. Elle pouvait s’attendre à un refus, mais non à une telle attitude. Elle regarda autour d’elle comme si elle eût cherché son capitaine des gardes pour lui donner un ordre. Elle se vit seule, impuissante. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.

– Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même douceur.

– D’excellentes, madame, et qu’un grand cœur comme le vôtre comprendra à l’instant. L’homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi, s’est assis à ma table, a été mon hôte et m’a appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque acte vil, cet homme m’est sacré.

– Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et comment s’appelle-t-il, votre ami?

– Je l’ignore, madame.

– Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom!

– Il ne m’a pas fait l’honneur de me le dire. Au surplus, il est moins étonnant d’ignorer le nom d’un ami que celui d’un ennemi aussi implacable.

Catherine baissa la tête, pensive.

«Voilà un homme! songea-t-elle. Il n’en est que plus dangereux. Et puisqu’il ne veut pas me servir…»

– Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d’accord sur la personne. Mais je vois qu’aucune qualité ne vous manque. Par le temps qui court, la discrétion est plus même qu’une qualité: c’est une vertu. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le sentiment qui vous guide…

– Ah! madame, vous m’en voyez tout heureux! Je craignais tant d’avoir déplu à Votre Majesté!…

– Et pourquoi donc? Fidèle à l’amitié, cela signifie: fort contre l’ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de votre fortune. Demain matin, je vous attends au Louvre.

Catherine de Médicis se leva.

Pardaillan s’inclina devant la reine qui lui accorda son plus gracieux sourire.

Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant à déchiffrer l’énigme vivante qu’était la reine Catherine…

– Elle a dit: Demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le Louvre, c’est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan, mon père, se trompait!…

Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et lui disait:

– Monsieur de Nancey, demain matin, à la première heure, vous prendrez douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l’hôtellerie de la Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la Bastille…

XIX LE MARÉCHAL DE DAMVILLE

Pardaillan se leva à l’aube après avoir très mal dormi. On n’arrive pas tout à coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément troublée. Le chevalier, qui se voyait en passe de devenir le favori d’une grande reine, n’envisageait pas sans émotion les changements que sa nouvelle situation allait apporter dans sa vie.

Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui l’inquiétaient.

Voici comment il avait arrangé les choses.

1° Il se rendrait au Louvre, à l’invitation de Catherine de Médicis.

2° Il irait à l’hôtel Coligny prévenir Déodat qu’il eût à quitter Paris au plus tôt.

3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus signalé service.

4° Une fois sûr de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage.

5° Il serait dès lors l’homme le plus heureux du monde.

6° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce vieillesse, non sans lui avoir fait remarquer que Pardaillan fils était arrivé à la fortune et au bonheur en désobéissant aux vœux de Pardaillan père.

Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques heures.

Mais à l’aube, comme nous l’avons dit, il était debout.

Il fit une toilette soignée. Il s’agissait de prouver aux gentilshommes de la cour qu’un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, n’ayant plus qu’à ceindre son épée accrochée au mur, il constata qu’il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre.

Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d’ailleurs d’apercevoir Loïse.

Mais, pour un amoureux, regarder la fenêtre derrière laquelle dort la bien-aimée, «c’est encore du bonheur» comme on chante dans les opéra-comiques.

À ce moment, Pipeau grogna sourdement.

Pardaillan ne prêta aucune attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre.

Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s’ouvrit elle-même avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la tête vers Pardaillan et cria:

– Venez! Venez!