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– C’est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. M’accordez-vous cinq minutes pour me préparer?

– Volontiers, madame, répondit l’officier, heureux d’être quitte à si bon compte.

Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la vieille propriétaire d’entrer.

Celle-ci obéit, après avoir consulté l’officier du regard.

Jeanne, alors, courut à sa fille qu’elle arracha de la fenêtre et qu’elle étreignit dans ses bras.

Les deux femmes se trouvaient dans une de ces situations où les pensées comptent double, où les paroles valent des discours.

Jeanne plongea ses yeux dans les yeux de sa fille.

– Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle très doucement.

– Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours, ma mère.

– Ce jeune cavalier qui regarde si souvent et si obstinément les fenêtres de ce logis?

– Oui, ma mère, répondit Loïse dans l’exaltation de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient un aveu.

Jeanne serra l’enfant avec plus de tendresse sur son cœur et, avec plus de douceur encore, demanda:

– Tu l’aimes donc?

Loïse pâlit, rougit, baissa la tête, et deux larmes perlèrent à ses cils.

– Et lui? demanda Jeanne.

– Je crois… oui… j’en suis sûre! balbutia Loïse.

– S’il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui? Songes-y, mon enfant… je te demande si tu crois à la loyauté et à la générosité de ce cavalier…

– Ah! ma mère, s’écria Loïse dans un élan de tout son cœur, c’est l’homme le plus loyal, j’en répondrais sur ma tête!

– Comment s’appelle-t-il? demanda Jeanne.

Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d’une biche…

– Mais…, fit-elle avec une adorable naïveté… je ne sais pas encore… son nom…

– Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs.

Et elle songea qu’elle aussi, jadis, avait aimé longtemps sans même savoir le nom de celui qu’elle aimait. Un flot d’amertume monta à son cœur, ses yeux se voilèrent.

Mais se remettant aussitôt:

– C’est bien, dit-elle. Nous n’avons ni le temps, ni le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!…

Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu’elle avait sans doute écrite depuis longtemps, et prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:

«Monsieur,

Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se confient à votre loyauté. Vous êtes jeune, et sans doute accessible à la pitié, à défaut de tout autre sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée sous ce pli.

Soyez remercié et béni pour l’immense service que vous nous aurez rendu.»

La Dame en noir.

Alors, elle cacheta le tout, et appelant la vieille propriétaire:

– Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?

– Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.

– Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir?

– À Dieu ne plaise!

– Eh bien! je vous jure que je suis victime d’une erreur… à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu’une affreuse comédie.

– En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous être utile, et aussi vrai que je ne crains rien au monde que Dieu le père, Dieu le Fils, la Vierge et saint Magloire, je ferai votre commission, dût-il m’en coûter!

– Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s’agit de remettre ce pli à un jeune cavalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, en haut.

La vieille femme fit disparaître le papier.

– Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse l’erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes?

Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte.

– Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.

L’officier salua et commença à descendre. Il eût pu s’inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais, on l’a vu, il était passablement honteux du rôle qu’il jouait, et pourvu qu’il réussît à ramener à l’hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille, il était résolu à n’en pas demander davantage.

Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s’était même pas aperçu qu’une arrestation venait d’avoir lieu dans l’hôtellerie de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l’événement.

Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la porte.

Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.

Au moment où le carrosse allait s’ébranler, Jeanne lui jeta un regard de suprême recommandation.

La vieille s’approcha vivement, à l’instant où les mantelets allaient se rabattre, et murmura:

– Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan…

Un cri terrible, un cri d’angoisse, d’horreur et d’épouvante retentit, et Jeanne, livide, voulut s’élancer.

Mais à cette seconde, les mantelets furent rabattus.

Le carrosse se mit en mouvement…

Jeanne tomba évanouie en murmurant:

– Le chevalier de Pardaillan!… Oh! la fatalité!…

XX L’HÔTEL DE MESMES

Selon la promesse qu’elle avait faite, dame Maguelonne, sans même rentrer chez elle, passa tout droit à la Devinière dès que les deux carrosses eurent disparu à un tournant de rue.

Dame Maguelonne était comme toutes les vieilles femmes qui n’ont rien à faire: elle passait son temps à espionner. Elle avait donc parfaitement remarqué le jeune cavalier qui faisait de si longues stations à sa fenêtre; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient les regards du jeune homme, et comme elle était au mieux avec l’une des servantes de l’hôtellerie, elle l’avait adroitement questionnée et elle avait ainsi appris depuis longtemps tout ce qu’on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu’à son nom.

La vieille dévote flaira donc une affaire d’amour dans laquelle elle allait se trouver mêlée.

Et quoi de plus excitant pour la curiosité d’une vieille confite en dévotion!

Ce fut donc les yeux baissés, mais l’esprit en éveil, qu’elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire:

– Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.

– Le chevalier de Pardaillan! s’écria maître Landry qui avait entendu. Mais vous n’avez donc rien vu.