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Mais elle ne sentait ni fatigue ni souffrance. Elle allait vers Paris comme si une force magnétique l’y eût attirée malgré elle.

Au bout d’une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et regarda avidement.

Elle jugea qu’elle devait se trouver assez loin de Saint-Germain, et que, d’ailleurs, la reine de Navarre avait dû en partir déjà.

Et son unique pensée, en ce moment, était de mettre le plus d’espace possible entre elle et Jeanne d’Albret comme si, de cette façon, elle se fût éloignée de la honte. La honte l’écrasait, l’opprimait, lui semblait une intolérable souffrance. En même temps, elle se sentit tout à coup brisée de fatigue, non de la route assez courte qu’elle venait de parcourir, mais le besoin d’être seule dans une chambre, de cacher sa tête sous un oreiller, de ne plus rien voir, plus rien entendre lui donnait l’immense lassitude du plein air. Elle redoutait les arbres, fantômes qui se balancent, les étoiles qui regardent, le ciel qui méprise, et elle se figurait que d’être à couvert, cela la soulagerait aussitôt, puisqu’elle pourrait fuir les invisibles témoins de sa honte que son imagination suscitait à chacun de ses pas.

À dix pas d’elle, il lui parut qu’une de ces maisons basses devant lesquelles elle s’était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec l’inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se dirigea vers cette lumière et frappa à une porte.

On ouvrit presque aussitôt.

– Une chambre pour cette nuit, dit-elle en claquant des dents.

– Oui, fit l’homme. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez, madame.

Elle fit signe qu’elle acceptait.

L’homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle d’auberge qu’éclairait la flambée de l’âtre placé à gauche en recul de la porte.

Elle entra, et instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers cette chaleur.

Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé au coin d’une table.

Et du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa.

XXII L’AUBERGE DE MAREIL

Au cri qu’elle poussa, le cavalier se retourna vivement: c’était Déodat. En apercevant Alice immobile et comme pétrifiée, il pâlit, se leva précipitamment, courut à elle et lui saisit la main.

– Quoi! Alice! fit-il d’une voix ardente. Je ne rêve pas. C’est bien vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée d’une longue séparation! Oh! je ne suis donc pas tout à fait maudit, puisque je vous revois!

Il parlait avec une sorte de fièvre, dans la stupeur d’une joie telle qu’il ne songeait même pas à se demander pourquoi et comment elle était là.

Il l’avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l’avait fait asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes.

– Oh! mais vous êtes glacée… Vous tremblez, Alice… Vos mains sont froides… Rapprochez-vous… là… plus près du feu… Quoi! C’est vous! C’est vous! Oh! dites-le moi… Pourquoi tremblez-vous ainsi? Comme vous êtes pâle! Comme vous paraissez fatiguée…

«Que vais-je lui dire! songeait-elle.»

– Chère adorée! Au moment où je vous ai vue, là, debout contre cette porte, je songeais: C’est fini! Jamais je ne la reverrai! Nous sommes séparés pour toujours!… Et vous voilà! Vous êtes là!…

«Oh! sanglota-t-elle au fond d’elle-même, que dire! qu’inventer!…»

Et son silence, maintenant, étonnait le jeune homme.

Elle se taisait. Pourquoi?…

Eh! pardieu! Est-ce qu’elle ne devait pas être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence!

Il est vrai qu’ils s’aimaient, qu’ils s’étaient juré leur foi, qu’ils s’étaient fiancés!

Mais tout de même une enfant, une pure et chaste enfant comme Alice ne court pas après un homme – fût-il son fiancé! – sans en éprouver un émoi profond!

Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n’avoir pas confié cet amour à la reine de Navarre!… Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience!

Et le jeune homme, maintenant, ne savait comment témoigner à la bien-aimée tout le respect dont son âme était pleine, en même temps que la gratitude qui débordait de son cœur.

Il serra ses deux mains avec plus de timidité.

– Alice! murmura-t-il.

Elle ferma à demi les yeux.

«Voici l’horrible minute! songeait-elle. Oh! mourir! avant que mes lèvres se desserrent!…»

– Alice, reprit-il, et sa voix prenait des inflexions d’une infinie caresse, je vais vous ramener à Saint-Germain auprès de la reine… Puisse-t-elle ne pas être partie encore…

Elle fut agitée d’une profonde secousse et leva sur lui des yeux égarés.

– Alice, chère Alice, cher ange de ma triste vie, en vain je chercherais des paroles capables de vous remercier de ce que vous venez de faire… Si jamais j’avais été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m’offrir que celle de cette sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!… Oh! Alice… comment reconnaîtrai-je jamais cette minute d’ineffable bonheur que vous me donnez cette nuit… cette nuit bénie!…

Les yeux de la jeune fille s’emplirent d’un étonnement infini.

Et au fond de cet étonnement se levait déjà l’aube vacillante de l’espoir…

Prudente jusqu’au bout, elle continua pourtant de garder le silence.

– Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que nul ne le sache… Venez… il en est temps encore… venez, ma chère âme… dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain… et nous dirons tout à la reine… puis je reprendrai mon chemin, et vous m’attendrez, paisible, confiante…

Alice, alors, parla.

Elle venait de trouver ce qu’il fallait dire.

Et, la tête baissée, la voix tremblante, elle murmura:

– La reine est partie…

– Partie!… s’écria le jeune homme en frappant ses mains l’une contre l’autre.

– Elle est bien loin, maintenant!…

Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu.

En effet, la foudre était écartée pour un moment.

Pour quelques heures ou quelques jours, l’explication redoutable était écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux de la jeune fille: acte de folie, soit, mais qu’il ne pouvait blâmer.

Ce fut donc elle qui reprit:

– J’ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa voiture pour m’éloigner… j’ai entendu qu’on m’appelait, qu’on me cherchait… puis j’ai vu le carrosse partir dans la nuit.

– Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l’élue de mon cœur; et je vous chérirais davantage, si c’était possible, pour votre généreuse folie… Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?