La conclusion fut celle-ci.
Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les motifs d’une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès qu’elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le déciderait à partir avec elle.
Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?…
Si la reine parlait!…
Pourquoi Jeanne d’Albret parlerait-elle, si lui se taisait?…
Donc, il fallait qu’elle inventât quelque chose pour que Déodat ne parlât jamais d’elle devant la reine de Navarre.
Ces différents points adoptés, il n’y avait plus qu’à trouver le motif de la séparation.
Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n’était pas utile. C’était même dangereux.
Il fallait qu’elle pût le voir de temps en temps.
Et si, tout à coup, un jour, il lui disait: Je connais votre infamie!… Eh bien, alors, il serait temps d’échapper à la honte, au malheur, à son mépris, à sa haine, à tout… par la mort!
Telle fut la méditation de cette femme réellement courageuse en cette nuit abominable.
L’aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d’auberge lorsque l’espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de Marillac. Et ce sourire contenait un si profond et si sincère amour que le jeune homme frissonna de la tête aux pieds.
– Voilà, dit-il, une nuit dont je me souviendrai toute la vie.
– Moi aussi, répondit-elle gravement.
– Il est temps de prendre une décision. Chère aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l’hôtel de l’amiral.
– Vraiment? fit-elle d’un air d’ingénuité. Vous me proposiez cela?
Et en même temps elle songeait:
«Oh! triste misérable que je suis! Oh! l’épouvante du mensonge! Mentir! Toujours mentir! Et je l’aime tant!…»
– Souvenez-vous, Alice…
– Ah oui, fit-elle vivement. Mais c’est une chose impossible, mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j’ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel.
Il rougit. Et pas un instant la pensée ne lui vint qu’avant de s’endormir, elle semblait décidée à braver tout pour être avec lui.
– C’est pourtant vrai, balbutia-t-il.
– Écoutez, mon cher amant. J’ai à Paris une vieille parenté, quelque chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m’aime bien. Sa maison est modeste. Mais j’y serai admirablement jusqu’au jour où je pourrai être toute à vous… C’est là que vous allez me conduire, mon ami.
– Voilà un bonheur! s’écria Déodat rayonnant, car il n’avait pas envisagé sans une secrète terreur la solution qu’il avait proposée, l’hôtel Coligny pouvant devenir un centre d’action violente. Mais, ajouta-t-il, pourrai-je vous voir?
– Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est bonne personne… Je lui dirai une partie de mon doux secret… Vous viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez.
– Bon! Et l’heure de nos rendez-vous?
– Mais, vers neuf heures du soir…
Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s’arrangeassent ainsi.
– À propos, fit-il, où demeure madame votre tante?
– Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.
– Près de l’hôtel de la reine? s’écria-t-il en tressaillant.
– C’est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C’est là…
– Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte… Mais de quoi vais-je m’inquiéter là?…
Et l’aubergiste étant apparu, il s’occupa de faire servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut une heure charmante.
Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe, comme cela se pratiquait couramment. La jeune fille était habituée à la manœuvre. Le comte put prendre un trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris.
Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la maison signalée. Elle s’élevait en effet à quelques pas de la colonne dorique que Catherine de Médicis avait fait élever pour Ruggieri.
Quelques têtes curieuses apparurent aux environs; le jeune homme salua gravement Alice de Lux, en même temps que, des yeux, il lui envoyait un au revoir passionné.
Puis il s’éloigna sans plus se retourner.
Alice l’accompagna du regard jusqu’à ce qu’il eût tourné au coin.
Alors elle poussa un profond soupir; toute la force d’âme qui l’avait soutenue jusque-là tomba d’un coup.
Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura:
– Adieu, peut-être à jamais, rêve d’amour, rêve de pureté, rêve de bonheur…
XXIII ALICE DE LUX
La porte s’ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d’un rez-de-chaussée et d’un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s’ouvrait la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache – ruelle plutôt, voie étroite, paisible, tourmentée pendant trois ans par les bruits des maçons qui avaient travaillé à l’hôtel de la Reine, mais retombée maintenant à la paix et au silence, au point que le passage d’un cavalier y faisait sensation, comme nous venons de le voir.
Si la rue, en raison de ce silence, en raison de l’ombre que projetait la grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l’était davantage encore.
Personne n’y entrait jamais.
Une femme d’une cinquantaine d’années l’habitait seule.
On n’eût su dire si cette femme était là à titre de servante, de gouvernante ou de propriétaire.
Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Elle causait peu. Quand elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou bien au crépuscule.
On en avait un peu peur, bien qu’elle parût bonne personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices.
Enfin, c’était un de ces êtres bizarres dont on parle beaucoup dans un quartier, justement parce qu’il n’y a rien à en dire. Quand à son nom à désinence italienne, il ne pouvait être un sujet de défiance, la reine Catherine étant elle-même florentine.
Laura, en voyant entrer Alice, n’eut pas un geste de surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n’était venue dans la maison. Peut-être s’attendait-elle à ce retour.
– Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.
– Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d’âme et de corps, écœurée de mon infamie, dégoûtée de vivre…