Elle éclata en sanglots…
– Allons, allons! fit la vieille Laura, tout cela passera; vous êtes fatiguée, énervée; ce qu’il vous faut, c’est un peu de repos, et ces idées noires s’en iront…
– Ah! oui, fatiguée! dit Alice en essuyant ses yeux; fatiguée au-delà de ce que tu peux imaginer… Et, ajouta-t-elle d’une voix plus sombre, si certaines choses que j’espère n’arrivent pas, il n’y aura plus qu’un repos possible pour moi… la mort!
– La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir!
À ces paroles prononcées d’une voix mordante et railleuse, Alice frissonna.
– Le moine! murmura-t-elle en passant une main sur son front.
– Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en confession.
– Et quand? fit vivement la jeune fille.
– Tenez… nous sommes aujourd’hui mardi. Eh bien, pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour comptez-vous aller au Louvre?
Alice frémit longuement.
– Vous savez que vous êtes attendue, insista la vieille.
– Tu m’as dit que je pourrais parler au moine samedi soir?
– Je vous le promets.
– Eh bien, j’irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J’ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop pour me remettre…
Alice de Lux parut alors s’enfoncer dans une profonde rêverie que respecta la vieille Laura.
Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout semblait dormir dans la maison, vers dix heures, au moment où le silence et la solitude étaient profonds dans ces étroites ruelles, la porte verte s’ouvrit sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache.
Elle se dirigea d’un pas étouffé et rapide vers la tour de l’hôtel de la reine.
Cette tour était percée d’étroites lucarnes qui éclairaient l’escalier intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides, se trouvait presque à hauteur d’homme.
La femme que nous venons de signaler s’arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l’intérieur de la tour construite pour l’astrologue Ruggieri.
Alors, elle revint en toute hâte, se glissant comme un fantôme.
Sans bruit, elle rentra dans la maison à la porte verte, où Alice de Lux dormait, écrasée de fatigue.
Cette femme, c’était la vieille Laura!…
XXIV PIPEAU
Ce chapitre sera court; mais bien qu’il porte en titre le simple nom d’une bête, il n’en a pas moins son importance dans notre récit. Et pourquoi un chien n’aurait-il pas droit à son chapitre, tout comme un autre personnage? Quoi qu’il en soit, parmi les faits et gestes de ce chien, il en est un qui devait singulièrement influer sur la destinée de son maître, et, par contrecoup, sur la destinée de plusieurs héros ou héroïnes qui figurent dans ce drame.
C’est ce geste de Pipeau que nous devons ici exposer à nos lecteurs.
Or, en ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un sentiment d’amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son maître – son ami.
Si, dans cette mémorable bagarre, il y eut des mollets qui saignèrent, s’il y eut des hauts-de-chausses mis en piteux état, si même un soldat demeura sur le carreau, étranglé net – en compagnie de ceux qui furent assommés par le chevalier, c’est que Pipeau employa sa mâchoire de fer à ces diverses besognes dont il s’acquitta avec zèle, et non sans force grondements et abois.
Pardaillan fut vaincu.
Pipeau fut vaincu.
Surpris, accablés sous le nombre, le chien et son maître essuyèrent la défaite que nous avons dite.
Pipeau descendit donc l’escalier sur les talons des soldats qui emportaient Pardaillan.
Ce ne fut pas, d’ailleurs, sans recevoir quelques coups de pied et même un coup d’épée qui lui fendit une oreille.
Une fois dans la rue, le chien se mit à suivre le carrosse où l’on avait jeté le chevalier.
La queue et la tête basses, notre héros – c’est du chien que nous parlons – arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut naturellement y pénétrer.
Pipeau ignorait les consignes, ce qui est un tort, même pour un chien.
Mais les sentinelles de la forteresse étaient au contraire très ferrées sur la question consigne.
Il résulta de cette ignorance de l’un et de cette science des autres que le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d’une hallebarde, et que, ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une grêle de pierres et projectiles divers. Et quand il voulut revenir à la charge, il se trouva devant une porte fermée.
Devant cette porte, Pipeau laissa échapper un aboi prolongé et lugubre, suivi de jappements furieux.
L’aboi était une plainte à l’adresse de son maître, les jappements une menace à l’adresse des sentinelles.
Ayant constaté que ni son maître ni les sentinelles ne répondaient à ses plaintes ou à ses provocations, Pipeau commença à faire le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était habituelle.
Mais il revint à son point de départ sans avoir trouvé ce que, dans son raisonnement primitif et confus, il espérait peut-être rencontrer, c’est-à-dire une issue par où son maître serait sorti.
En effet, comment pourrait-il entrer dans la tête d’un chien qu’un homme est entraîné dans l’intérieur d’épaisses murailles pour n’en plus sortir? C’est là une idée humaine.
Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre inquiétude.
Il finit par s’installer à une vingtaine de pas de la porte et du pont-levis, et, le museau en l’air, inspecta cette chose énorme et noirâtre où son maître s’était englouti.
Des gamins lui jetèrent des pierres, amusement qui prouvait immédiatement à Pipeau que ces jeunes inconnus appartenaient à une race supérieure.
Mais il se contenta d’aller s’installer un peu plus loin.
Cependant, la journée s’écoulait. L’appétit vint, Pipeau résista héroïquement aux tiraillements de son estomac, et demeura ferme à son poste d’observation; c’est tout au plus s’il s’accorda de bâiller pour tromper sa faim.
Le soir arriva.
Nous ne voulons pas insinuer que ce chien raisonnait. Si on accordait le raisonnement au chien, que deviendrait le respect humain? Nous avons trop ce respect pour laisser soupçonner que cet animal avait du cœur et de l’esprit; la théorie de la supériorité et de l’infériorité des races est une bonne théorie; et si on la battait en brèche, on en arriverait à des monstruosités; il faudrait arriver presque à admettre qu’un nègre vaut un blanc et qu’un juif vaut un chrétien, ce qui serait une abomination. Maintenons donc la bonne théorie.