Pipeau, de race inférieure, ne raisonnait pas.
Cependant, des gens qui s’intéressèrent à sa manœuvre s’approchèrent de lui. L’un d’eux voulut l’emmener, il montra les crocs. On le vit inspecter avec une attention soutenue les différents étages du sombre bâtiment. Parfois, il dressait les oreilles et le bout de son nez remuait. Puis il poussait un appel sonore. Et, comme rien ne lui répondait, il avait un petit aboi plaintif.
Pipeau ne raisonnait pas.
Mais lorsque la nuit fut venue, si ce ne fut pas en vertu d’un clair syllogisme, ce fut du moins en vertu de quelque association d’idées qu’il se décida à s’en aller.
Qui sait s’il ne pense pas à ce moment:
«Peut-être est-il revenu là-bas, dans la bonne auberge. C’est l’heure où il s’assied à une table d’où tombent des morceaux que je happe au passage…»
Quoi qu’il en soit, Pipeau se dirigea en droite ligne vers la Devinière, suivant exactement la route qu’il avait suivie au matin en sens inverse. Il entra d’un trait, franchit la salle commune que, d’un coup d’œil, il inspecta et monta jusqu’à la chambre de Pardaillan.
Là, sa désolation ne connut plus de bornes.
La chambre était fermée et son maître n’y était pas: c’est ce dont il s’assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il redescendit, en s’avouant toutefois que son appétit semblait augmenter en raison directe de sa douleur. Du moins, nous supposons qu’il dut se faire cet aveu, car, sans hésitation, avec la cynique résolution d’un être qui ne craint aucun Landry, aucun Grégoire, il pénétra dans la cuisine et s’arrêta au beau milieu, le nez en l’air, les yeux pleins de défiance.
Il faut dire que toutes les rencontres antérieures de Pipeau et de Landry avaient toujours abouti à un coup de pied sournois de l’homme au chien.
Qu’on juge donc par là de l’audace du chien et de la stupéfaction de Landry quand il aperçut Pipeau planté au milieu de sa cuisine, comme s’il eût le droit d’être là.
Mais Landry était justement en train de découper une volaille.
Il s’arrêta court. Ses joues tremblèrent d’indignation. Et il s’écria:
– Te voilà, chien d’ivrogne!…
À cette injure, Pipeau demeura impassible.
Seulement, il s’assit sur son derrière et considéra fixement maître Landry.
– Oui, continua celui-ci sans quelque majesté, tu cherches à comprendre; mais tu es trop bête, tu n’es pas un de ces honnêtes chiens qui gardent la maison et respectent la cuisine, et sur un signe du maître protègent ce qui est bon à prendre et à manger; toi, tu ne saisis pas ces nuances de délicatesse et d’honnêteté; d’ailleurs, tel maître, tel chien. Qu’est-ce que ton maître? Un voleur, un truand, un je ne sais qui, sorti on ne sait d’où et qui a failli me damner. Voleur comme lui, que de fois t’ai-je surpris ici-même à accomplir quelque acte de vil brigandage!
De majestueuse, la voix de maître Landry était devenue furieuse.
Pipeau ne bougeait toujours pas.
Mais le coin de sa lèvre se retroussait légèrement et laissait à découvert une dent très blanche, très aiguë, et sa moustache tremblotait; il évitait de regarder maître Landry; évidemment, il était attentif à son discours, mais d’autres pensées le sollicitaient aussi.
– Or, acheva l’aubergiste, tant que ton maître, que le diable emporte! a pu s’imposer céans, j’ai dû feindre pour toi une amitié qui était loin de mon cœur. Pipeau par-ci! Pipeau par-là! Oh! le beau chien! l’honnête chien! Et fidèle! Et intelligent! Huguette, vois donc à lui donner cette carcasse de pigeon! Mais je pestais fort en moi-même! Enfin, c’est fini, me voilà libre, puisque ton maître est en prison. Et puisque je suis libre, je te chasse! Entends-tu? Je te chasse! Hors d’ici! Lubin, ma lardoire!… ou plutôt attends! un bon coup de pied dans le ventre!…
À ces mots, maître Landry prit son élan.
Avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée.
Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d’un gémissement.
Au même instant, on put voir Pipeau fuir à toutes jambes dans la rue, tandis que l’aubergiste, étalé tout de son long sur le carreau de la cuisine, faisait de vains efforts pour se relever.
Simplement, maître Landry avait manqué son coup; le chien avait fait un bond de côté; le pied de l’aubergiste porta dans le vide, l’homme avait tournoyé et s’était abattu, entraîné par sa masse pesante.
Lorsque les domestiques l’eurent relevé, non sans efforts, et non sans gémissements de l’aubergiste, celui-ci eut ce mot:
– L’ennemi est en fuite. Huguette, il faudra que nous donnions un grand dîner pour célébrer la disparition du chien et du maître.
Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main tremblante, désigna le plat sur lequel il était en train de découper une volaille à l’arrivée de Pipeau.
La volaille avait disparu!…
Pipeau l’avait emportée!…
C’était ce dernier acte de brigandage qu’il avait médité pendant le discours de maître Landry!…
Le chien s’enfuit donc, lesté d’un beau poulet destiné à quelque riche client, et put, ce soir-là, dîner comme un roi.
Il passa sans doute la nuit sous quelque auvent; et comme il tombait une petite pluie froide, maître Landry fut du moins vengé par les amères réflexions que dut se faire la pauvre bête.
Pendant quelques jours, Pipeau disparut.
Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois reprises regarder de loin l’auberge de la Devinière, comme un paradis perdu.
Quels furent ses déjeuners et ses dîners? Sans doute, il eut des hauts et des bas. Sans doute, maint charcutier fut par lui mis à contribution. Car Pipeau – chien voleur et menteur, avons-nous dit – connaissait admirablement la manœuvre qui consiste à s’approcher tout à la douce d’un étalage, sans même avoir l’air de le voir, et de saisir au bon moment quelque friand morceau…
Quoi qu’il en soit, le quartier de la Bastille devint son quartier général.
Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son maître avait disparu, le nez en l’air, très attentif.
Nous le retrouverons, le dixième jour au matin, à cette même place.
Le pauvre Pipeau était maigri. Mais nous supposons que c’était plutôt le chagrin qui l’avait mis en cet état. Crotté, le poil ébouriffé, mouillé, la moustache hérissée. Ah! certes, il n’était plus le beau Pipeau que son maître aimait à brosser soigneusement. Ce n’était plus qu’un chien errant, un chien sans maître! Ce qui est le comble de la mauvaise destinée pour les chiens en général, et quelques hommes en particulier.