Выбрать главу

– Monsieur, dit Guitalens d’une voix sourde, dans une demi-heure, vous serez dehors.

Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour commander à son visage de n’exprimer qu’une joie de politesse.

– Comme vous voudrez! répondit-il.

Guitalens leva les bras vers la voûte, comme pour implorer l’assistance divine. En effet, les traîtres dans le genre de Guitalens ont fabriqué un Dieu très commode qui arrive toujours à point dans leurs discours et leurs gestes pour se faire leur complice.

Puis, satisfait sans doute d’avoir mis Dieu de son côté par ce simple geste, il ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant eux, se tourna vers le prisonnier.

– Monsieur! dit-il, votre secret vaut en effet la peine d’être transmis à Sa Majesté. Je ne doute pas de la reconnaissance du roi, et j’espère que dans peu d’instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes de cette Bastille.

Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait.

– Je vous l’avais bien dit! fit le chevalier en souriant.

– Ma foi! je vous avais cru fou, dit le geôlier; mais maintenant…

– Maintenant?

– Je vous crois sorcier!

Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse et y monta en disant à voix haute qu’il se rendait au Louvre. Il s’y rendit en effet et y demeura juste le temps nécessaire pour que ses gens pussent croire qu’il avait parlé au roi.

Au bout non pas d’une demi-heure comme il l’avait dit, mais d’une heure, il était de retour et s’écriait devant quelques officiers:

– Ah! c’est un bien grand service que cet homme rend à Sa Majesté! Mais, messieurs, silence absolu sur tout ceci. Il y va de votre emploi, et peut-être de votre liberté. Affaire d’État.

Les officiers frissonnèrent.

Affaire d’État était un mot magique capable de bâillonner les plus bavards.

Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de Pardaillan.

– Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer qu’en raison du service que vous lui rendez Sa Majesté vous fait grâce…

– J’en étais sûr!… fit Pardaillan en s’inclinant.

Cinq minutes plus tard, le chevalier était dehors. Le gouverneur l’avait escorté jusqu’au pont-levis, honneur qui prouvait à tous en quelle estime il tenait son ancien prisonnier. Au moment où Pardaillan allait s’éloigner, Guitalens lui serra la main d’une façon significative.

– Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan pris de pitié.

Les yeux de Guitalens flamboyèrent.

– Eh bien, écoutez donc: le papier que j’ai jeté à mon chien…

– Oui…

– L’ami qui devait le porter au roi…

– Oui, oui…

– Eh bien, l’ami n’existe pas; le papier était blanc… je suis incapable d’une dénonciation, même pour sauver ma vie…

Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de joie que de regret. Un instant, il eut la pensée de mettre sa main au collet de celui qui avouait l’avoir joué. Mais comme c’était un homme à double face, il supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, que le papier pouvait bien contenir la dénonciation…

Il grimaça dans un sourire:

– Vous êtes un charmant cavalier, dit-il, et je suis vraiment heureux de vous donner la clef des champs. Mais si, par hasard, vous changiez d’idée, s’il vous prenait fantaisie d’envoyer réellement le papier en question, j’espère que vous sauriez reconnaître le service que je vous rends aujourd’hui.

– Comment cela?

– En y oubliant mon nom!

XXVI LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES

Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de dame Maguelonne – la vieille propriétaire de la maison où habitaient Jeanne de Piennes et sa fille. On a vu que cette digne matrone s’était rendue à l’auberge de la Devinière, comment elle y avait appris l’arrestation du chevalier de Pardaillan qui concordait si étrangement avec celle de ses deux locataires et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée de savoir que sa maison avait été un nid de conspiration huguenote.

Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui avait été confiée par Jeanne de Piennes.

La terreur de passer pour complice la talonnait. Mais dame Maguelonne était femme, vieille et dévote. Or, si l’on songe que la curiosité d’une dévote est au carré de la curiosité d’une vieille femme qui n’est pas bigote, que la curiosité d’une vieille est elle-même au carré de la curiosité d’une jeune femme; et qu’enfin la curiosité d’une jeune femme représente déjà un chiffre respectable dans la proportion des sentiments humains, ce petit travail de mathématique arrivera à donner une haute idée de la curiosité qui talonnait dame Maguelonne. Que si du point de vue arithmétique nous passons au point de vue sentimental, nous constaterons que cette vénérable femme tremblait d’épouvante à la pensée qu’on pourrait trouver chez elle cette lettre – et que, cependant, elle ne la brûla pas!

Lorsque, au bout de trois ou quatre jours de combat contre sa peur, dame Maguelonne se fut enfin résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut à subir un nouveau combat.

En effet, dès qu’elle était seule, elle courait fermer sa porte et ses fenêtres, allait prendre la lettre, s’asseyait, et passait des heures entières à se demander:

«Que peut-il bien y avoir là-dedans?»

La bonne dame dépérissait.

Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous sens, en gratta les joints avec son ongle, essaya au moyen d’une épingle de soulever le repli. Tant il y eut qu’à la fin la lettre s’ouvrit.

Dame Maguelonne demeura un instant saisie. Puis, elle s’écria:

– Ce n’est pas moi qui l’ai ouverte!

Sa conclusion fut:

– Je puis donc lire!

Elle lisait déjà, d’ailleurs, à l’instant où elle hésitait encore à s’en accorder l’autorisation.

Le pli contenait un mot adressé au chevalier de Pardaillan, et une lettre qui portait une suscription… Par le mot, la Dame en noir suppliait le chevalier de faire parvenir la lettre à son adresse.

Et cette adresse, c’était: «Pour François, maréchal de Montmorency.»

La vieille dame demeura stupéfaite et remplie de remords. En effet, elle voyait clairement qu’il n’y avait pas la moindre connivence entre la Dame en noir et le chevalier de Pardaillan; d’où sa stupéfaction. Et d’autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu’il y avait une deuxième lettre à ouvrir; d’où son remords.

Que pouvait-il bien y avoir de commun entre la Dame en noir et le maréchal de Montmorency?

Voilà la question qui commença à tourmenter la vieille dévote.

Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l’envie démesurée de savoir ce qu’une pauvre ouvrière comme sa locataire pouvait bien avoir à dire à un grand seigneur comme François de Montmorency.

Enfin, elle n’y tint plus.