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Il y eut un instant de silence.

L’espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots étonnaient Catherine de Médicis qui songeait qu’il devait y avoir «autre chose» dans le cœur de la jeune fille. En effet, il y avait «autre chose»! Et Alice était bien heureuse à ce moment d’avoir ce prétexte pour laisser déborder sa douleur.

– Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu en es quitte à bon compte. Le coup est dur… surtout pour moi. Je comprends ce que tu as dû souffrir… mais songe que tu as souffert pour le service de ta reine et de ton roi… Je devrais t’accuser de maladresse, mais je n’en ai pas le courage… vrai, ton chagrin me fait de la peine… Allons, petite Alice, du cœur, par la mort-dieu, comme dit mon fils Charles… Ne crains pas que je te renvoie… je te trouverai une occupation digne de ton intelligence… et de ta beauté… Jamais nous ne parlerons plus de la reine de Navarre… jamais!… Mais tu as encore toute ma confiance, et je vais te le prouver.

Alice frémit.

Que faire? Devancer les nouvelles propositions que Catherine s’apprêtait à lui faire? Essayer de se soustraire à cette redoutable confiance? Prétexter la fatigue, le besoin absolu de repos?… Mais elle risquait d’éveiller les soupçons de cette terrible inquisitrice, à qui il était impossible de cacher une pensée:

Alice demeurait éperdue, comme stupéfiée, incapable de révolte.

Elle attendait… Quel nouveau coup allait la frapper?…

– Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus calme. Ne songe plus au passé… je te réserve un bel avenir… tu ne peux plus m’être utile loin de Paris, tu me seras utile dans Paris, voilà tout.

– Mais, madame, observa timidement l’espionne, ne m’avez-vous pas dit que la reine de Navarre devait venir ici?

– Oui; je l’espère, du moins… mais garde-toi bien d’en parler. Oublie tout ce que je t’ai dit… Tu sais ce qui attend les malheureux qui me trahissent… Oh! c’est pour te prévenir seulement… j’ai confiance en toi… eh bien, quel mal vois-tu à ce que Jeanne d’Albret vienne ici?

– Au Louvre, madame?

– Oui! au Louvre! J’y compte bien.

– Mais si elle me voit, madame?… Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre Majesté surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre ne me vit point? Si Votre Majesté y consentait, je m’éloignerais pour quelques temps… six mois… un an… d’ailleurs, je pourrais me tenir en correspondance avec vous, madame…

– Tu as raison… il ne faut pas que Jeanne d’Albret te voie!

La joie qu’éprouva l’espionne fut si puissante, qu’elle ferma les yeux pour ne pas montrer cette joie à la reine.

Joie de courte durée! Déjà Catherine continuait:

– Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D’ailleurs, pour la mission que je te réserve, il n’est pas nécessaire que tu y paraisses… mais tu ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement… Tu continueras à habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs, tu me feras parvenir le résultat de tes observations. Voici comment… Tu me suis bien, n’est-ce pas?

– Oui, Majesté! dit Alice avec accablement.

– Tu as vu le nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la tour?… Eh bien, la première ouverture du bas de la tour est presque à hauteur d’homme. Cette ouverture est barrée de deux barreaux; mais il y a place pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter là tes petites missives; et lorsque j’aurai quelque ordre à te faire parvenir, une main te tendra le billet que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela?

– Oui, Majesté! répéta Alice avec ce même désespoir concentré.

– Très bien. Maintenant, sois attentive. D’abord, je vais t’annoncer une chose. C’est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour toi. Voilà près de six ans, Alice, que je t’emploie à mes desseins, qui sont ceux du roi… ma fille! Dis-toi bien qu’en tout ce que tu as fait, tu as vaillamment accompli ton devoir pour la gloire du roi. Je n’ai eu qu’à me louer de ton zèle et de ton intelligence… Maintenant Alice, tu as assez travaillé… la mission que je t’impose sera la dernière… tu entends bien, la dernière!…

– Votre Majesté dit-elle vrai! s’écria Alice dans un élan de joie.

– Très vrai, mon enfant. Je te jure qu’après ce dernier… service que tu auras rendu à la royauté, tu seras entièrement libre.

– Oh! madame! fit Alice en tremblant.

– Tu seras libre: je t’en fais le serment sur ce Christ qui nous écoute! Mais moi, je ne me considérerai pas comme libre vis-à-vis de toi. Je t’enrichirai, Alice. D’abord, tu peux compter que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze mille écus. Ensuite, j’ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux et ses hommes d’armes; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à moi, tu recevras cent mille livres comptant. Car je compte bien te marier, ajouta la reine en regardant fixement sa fille d’honneur.

Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni approbation ni improbation, et à demeurer très indifférente en apparence devant ce projet.

– Donc, reprit Catherine, complètement rassurée, je te trouve quelque beau gentilhomme qui t’aimera, que tu aimeras… Vous habitez à votre guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche, enviée… et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage!

En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième compartiment du coffret aux bijoux.

La troisième rangée apparut.

Elle était éblouissante.

Là, maintenu par de légères agrafes d’or, serpentait un collier de diamants vraiment digne d’une souveraine pour un jour de sacre. Aux quatre angles du compartiment, s’emboîtaient quatre bracelets massifs, dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette! Les intervalles des bracelets au collier étaient occupés par des bagues et des pendants d’oreille incrustés de saphirs; enfin, au centre de l’espace occupé par le collier, était placée une agrafe composée de deux monstrueuses émeraudes semblables à deux yeux glauques qui eussent cherché à fasciner la jeune fille.

Alice n’éprouvait qu’une sorte d’horreur pour ces bijoux qui jadis exerçaient sur elle une irrésistible tentation.

Elle jeta un coup d’œil sur cet étalage de somptueux joyaux; les émeraudes, les yeux maudits qui la regardaient avec une funeste ironie la firent frissonner… Mais elle comprit la faute énorme qu’elle avait commise en demeurant indifférente. Elle fit un effort pour retrouver son admiration de jadis et s’écria:

– Oh! madame, il n’est pas possible que vous me destiniez une aussi magnifique récompense…

Et, en elle-même, la malheureuse songea:

«La dernière honte! La dernière infamie! Et après, je serai libre!… libre!… ô mon amant!… ô toi qui m’as régénéré par la douleur, l’amour, le désespoir!…»

Et la reine, de son côté, pensait:

«Hum! qu’a-t-elle donc?… Le troisième compartiment lui-même ne l’émeut pas?… Nous verrons tout à l’heure ce qu’elle dira devant le quatrième et dernier!…»