Or, le bon jeune homme qui après avoir somnolé sur des livres de droit, après cinq ou six ans de brasserie, après enfin ce qui constitue les études, passe ses examens, et à qui dès lors, l’abominable organisation sociale confère le droit redoutable de l’inquisiteur, ce bon jeune homme, disons-nous, lorsqu’il s’admire de cuisiner son prévenu, doit bien se mettre dans la tête qu’il n’a rien inventé – pas même cela!… Ces affreuses coutumes nous viennent des siècles où la bataille de l’homme contre l’homme était à sa période aiguë. Malédiction sur les sociétés qui perpétuent de pareilles traditions! Honte sur les républiques qui n’osent ou ne veulent pénétrer dans cet antre qui s’appelle un palais de justice et saisir aux cornes ces taureaux d’airain qui s’appellent des juges!… Juges, avocats, avoués, huissiers… toute une formidable machine à broyer le pauvre monde!
C’est à ce travail que se livra Catherine de Médicis. Elle se mit à cuisiner l’espionne. Et la situation d’Alice de Lux était bien celle du prisonnier que nous avons évoqué. Elle était bien la prisonnière de Catherine.
– Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, avouez-moi que vous êtes fatiguée… Eh! mon Dieu, je comprends cela, moi! Je vous demandais un dernier service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne croyez pas au moins que j’en profite pour rétracter mes promesses. Non, non, Alice, je vous tiens en estime et en affection particulières parmi toutes mes filles d’honneur. Si vous voulez vous reposer dès maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j’ai promis, la dot, le mariage, les écus, les bijoux, tout, ma fille!
Alice étudiait avec une attention passionnée les paroles, le geste, la voix, la physionomie entière de la reine.
Une chose lui paraissait sinon certaine du moins très probable: c’était cette affection de Catherine. Et puis, la reine était vraiment naturelle; il fut impossible à l’espionne de surprendre un indice d’affectation ou d’ironie.
– Oh! madame, s’écria-t-elle en joignant les mains, si Votre Majesté daignait m’y autoriser!…
– T’autoriser? À quoi? Voyons, tâche d’être claire et précise. Tu sais que je n’ai pas de temps à perdre.
Ce mouvement d’impatience bougonne fut, dans l’esprit d’Alice, la preuve de la sincérité de Catherine.
– Eh bien, oui, dit-elle d’une voix tremblante, je suis fatiguée… au-delà de ce que Votre Majesté pourrait supposer. Tout à l’heure, entraînée par le désir de vous plaire, et aussi par la certitude que cet effort serait le dernier, je vous promettais de m’ingénier encore à… séduire la personne… que me désignerait Votre Majesté… mais lorsque je me suis trouvée devant le fait à accomplir… lorsque j’en ai compris l’imminence… j’ai senti toute ma fatigue…
– Ainsi, ce n’était pas le nom de l’homme qui te faisait pâlir? demanda la reine.
Alice se raidit.
– Le nom de cet homme?… mais je l’ai déjà oublié, Majesté!… celui-là ou un autre… qu’importe!
Elle prononça ces paroles avec une véhémence qui eût suffi pour prouver qu’elle mentait, s’il eût été besoin d’une preuve.
– Non, continua-t-elle, ce n’est pas l’homme qui me fait horreur (elle crut avoir trouvé un décisif moyen de dépister la reine), pourquoi me ferait-il horreur? Je ne le connais pas! Et lors même qu’il me ferait horreur, Votre Majesté sait que je passerais outre… Non, madame, c’est la fatigue, la fatigue seule… Oh! j’ai besoin de repos… de solitude… je ne demande rien à Votre Majesté… D’ailleurs, elle m’a déjà comblé de ses bienfaits… je suis riche, j’ai des terres, j’ai deux bénéfices, j’ai des bijoux plus que j’en désire… tout cela, madame, je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir aller, venir, rire et pleurer à ma guise… surtout pleurer!…
En parlant ainsi, la malheureuse se mit en effet à pleurer.
Catherine hochait doucement la tête.
– Pauvre petite, murmura-t-elle comme à part soi, comme elle a l’air de souffrir! C’est de ma faute, aussi… j’aurais dû m’apercevoir que cette enfant aspirait à une vie de calme…
L’espionne tomba à genoux et sanglota:
– Oui, Majesté! c’est cela… une vie de calme! Votre Majesté est une grande reine!…
– Comment! Tu m’as entendue?
– Que Votre Majesté me pardonne! fit Alice en essayant lamentablement de sourire, elle sait bien que j’ai l’oreille fine et que j’entends tout ce que je veux… Ô ma reine, ayez pitié de moi! Je vous ai fidèlement servie, j’ai mis mon corps et mon âme à votre service… j’ai été loyale, et, je puis bien le dire, j’ai été brave… les intérêts de Votre Majesté m’ont été sacrés… maintenant, je suis à bout de forces…
– Relève-toi donc, interrompit la reine, cela me chagrine de te voir à mes pieds comme une suppliante, comme une… criminelle…
Alice eut l’imperceptible soupçon que Catherine lui préparait un mauvais coup. Mais ce soupçon s’évanouit aussitôt lorsqu’elle entendit la reine continuer:
– Ainsi, c’est ton congé que tu veux, ma petite Alice?
– Si Votre Majesté voulait me l’accorder, dit Alice en se relevant, je lui en serais reconnaissante toute la vie… Je dis bien: reconnaissante. Ce n’est pas un mot… Je veux dire que si la reine avait pitié de moi, je mourrais volontiers pour elle à la première occasion de danger…
– Ainsi, reprit Catherine en continuant à sourire, tu ne veux même pas faire ce petit effort, le dernier, ma petite, le dernier…
– Oh! s’écria Alice, Votre Majesté ne m’a donc pas comprise!
– Le dernier, Alice, le dernier!…
– Ayez pitié de moi, ma reine!…
– Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit effort, le dernier! Écoute, tu ne sais pas? Je te donnerai un joyau d’une inestimable valeur… Je l’ai là, dans ce coffret.
– Votre Majesté m’a montré ces joyaux dont une princesse serait jalouse… je ne les ai pas enviés…
– Oui, mais le bijou du dernier compartiment, Alice! Tu ne peux te figurer sa beauté. Les pendants aux perles, le peigne aux rubis, le collier aux diamants, l’agrafe aux émeraudes, tout cela n’est rien…
– Madame… je vous en supplie…
– Tiens, laisse-moi seulement de te le montrer, et tu décideras ensuite!
À ces mots, Catherine souleva rapidement le troisième compartiment du coffret aux bijoux. Le fond apparut. Il était couvert de velours noir, comme les autres rangées.
– Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant.
Alice jeta un regard d’indifférence sur le nouveau bijou que lui montrait la reine.
Aussitôt, elle devint livide; elle fit deux pas rapides, les mains en avant, comme pour conjurer un spectre, et un cri rauque s’échappa de sa gorge:
– La lettre!… Ma lettre!…
Catherine de Médicis, au mouvement de l’espionne, saisit le papier et le glissa dans son sein.
– Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C’est bien elle en effet. Sais-tu ce que l’on fait aux mères qui ont tué leur enfant et qui l’avouent cyniquement, comme tu l’avoues dans ta lettre?
– C’est faux! hurla l’espionne. C’est faux! L’enfant n’est pas mort!
– Mais l’aveu n’en existe pas moins, ricana Catherine. La mère criminelle, Alice, on la traduit devant la cour prévôtale…