– Oui, Sire, et j’avoue que si j’avais l’honneur d’être votre féal, au lieu d’être celui du roi de France, je donnerais les deux mains à votre projet.
– Très bien. Reste donc la question de savoir ce que nous ferons du roi quand il sera prisonnier…
– En effet, Sire, c’est là le point délicat, dit le maréchal.
Le Béarnais eut un long regard pensif. Qu’entrevoyait-il dans l’avenir dont il cherchait alors à percer les brumes? Était-ce la couronne de France? Ou bien cherchait-il simplement le moyen de paraître loyal devant cet homme qui lui semblait être la loyauté incarnée?
Quoi qu’il en soit, sa physionomie perdit soudain cette expression de ruse qui était si remarquable sur son visage. Et ce ne fut pas sans une sorte de mélancolie et de grandeur qu’il dit:
– Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de Bourbon, descendant en ligne directe de Robert, sixième fils de Louis IX (Saint-Louis), je me trouve être premier prince du sang de la maison de France. J’ai donc quelque droit de me mêler des affaires du royaume, et s’il m’arrivait de concevoir cette pensée qu’un jour, peut-être, la couronne de France devra se poser sur ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais les Valois règnent par la grâce de Dieu. J’attendrai donc la grâce de Dieu pour savoir si les Bourbons, à leur tour, doivent occuper ce trône, le plus beau du monde. Et mon intention est de n’aider en rien la volonté divine… sur ce point-là, du moins. Vous voyez que j’ai pénétré votre pensée, mon cher duc.
– Sire, loin de suspecter les intentions de Votre Majesté, je ne veux même pas me permettre de les scruter. Je disais seulement, et je le répète, que je ne veux rien entreprendre contre mon roi.
– Je crois vous avoir donné entière satisfaction. Je n’en veux pas à la couronne de Charles. Qu’il règne, ce cher cousin, qu’il règne, autant du moins qu’on peut régner quand on a pour mère une Catherine de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n’en voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que signifient ces persécutions de huguenots malgré la paix de Saint-Germain? Pourquoi fait-on une différence entre ceux qui vont à la messe et ceux qui n’y vont pas? Il faut que tout cela ait une fin? Et comme nous ne sommes pas de force à tenir campagne, il faut bien que j’obtienne par la persuasion ce que la guerre ne peut nous donner! Et pour cela, ne faut-il pas que je puisse causer tranquillement avec Charles, comme je cause avec vous en ce moment? Voyons, duc, n’est-ce pas un acte légitime que nous entreprenons en essayant de nous emparer de Charles? Oh! il ne lui sera fait aucun mal. Et même, il sera libre d’accepter ou de repousser nos conditions. Je veux simplement lui causer seul à seul, sans qu’il ait à subir d’influences…
Le Béarnais venait d’exécuter un mouvement tournant que Coligny admira en lui-même.
Il ne s’agissait plus d’une capture, d’un acte de guerre, mais d’un entretien où les deux partis en présence seraient libres de signer ou de repousser le contrat proposé.
– Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, puis-je compter sur vous?
– Pour vous emparer du roi, Sire? Franchise pour franchise. Je suis seul ici. Et vous êtes nombreux. Je puis donc vous parler aussi librement que ma conscience l’exige, n’ayant à redouter que la mort…
Coligny fit un pas.
– Duc, dit-il, vous êtes mon hôte; quoi que vous disiez vous sortirez d’ici sans qu’on ait touché un cheveu de votre tête. Parlez, maintenant.
– Je voulais dire ceci: j’oublierai l’entretien auquel j’ai eu l’honneur d’être convié, il n’est pas dans ma nature de jouer au grand prévôt. Mais je vous donne ma parole, Sire, que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger le roi Charles, sans le prévenir, eh bien, je l’entreprendrai!
– J’envie mon cousin Charles d’avoir des amis tels que vous, dit le Béarnais avec un soupir, et je m’estimerais heureux si tous nos ennemis vous ressemblaient.
– Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je ne suis pas l’ami de Charles. Je suis un serviteur de la France, voilà tout. Quant à être votre ennemi, Sire, je vous jure que nul ne fait des vœux plus ardents et plus sincères que les miens pour que les huguenots soient enfin traités selon la justice.
– Merci, maréchal, dit le Béarnais désappointé. Ainsi, nous ne devons compter ni sur vous, ni sur vos amis?
– Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. Mais laissez-moi ajouter que si, un jour, j’étais appelé dans un conseil qui se tiendra entre vous et le roi de France…
– Eh bien? interrogea Coligny avec un mouvement de joie.
– Si une entrevue avait lieu, continua François, et que Sa Majesté Charles IX m’y appelle, je ne chercherais pas à savoir comment cette entrevue a été préparée; j’appuierais de toutes mes forces sur les décisions du roi, et je ne craindrais pas de proclamer que moi, catholique, je suis honteux et indigné de l’attitude des catholiques…
– Vous feriez cela, duc! s’écria le roi de Navarre dont les yeux pétillèrent.
– Je m’y engage, Sire! répondit François. Je m’y engage d’autant mieux que, dès le seuil de cet hôtel franchi, je vais prendre des mesures pour que cette entrevue dont je parle ait été librement consentie.
– Brave, loyal et fidèle! dit Coligny qui tendit sa main au maréchal.
– Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J’espère que l’entrevue aura lieu bientôt. Allez duc, je suis charmé de pouvoir me dire que vous n’êtes pas parmi nos ennemis.
– Et moi, Sire, je puis assurer Votre Majesté que mon dévouement lui est acquis, excepté toutefois en ce qui concerne certaines entreprises, ajouta François avec un pâle sourire.
Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par l’amiral qui tenait à lui faire honneur, jusqu’à la porte de son hôtel.
Comme ils traversaient la cour, précédés par deux laquais, mais sans lumières, l’hôtel devant passer pour inhabité, deux hommes s’approchèrent vivement de François de Montmorency.
Celui-ci, confiant dans la parole de l’amiral, ne fit pas un geste de défense, bien que cette pensée traversât son cerveau qu’il allait être frappé de quelque coup de poignard. Mais ce soupçon se dissipa à l’instant même.
– Monsieur le maréchal, disait l’un des deux hommes, voulez-vous me permettre de vous présenter un de mes amis en vous priant d’excuser les circonstances de cette présentation.
– Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit François en reconnaissant celui qui lui parlait.
– Voici donc monsieur le chevalier de Pardaillan, qui a une communication urgente à vous faire.
– Monsieur, fit le maréchal en s’adressant à Pardaillan, je serai en mon hôtel, demain toute la journée et serai heureux de vous y recevoir.
– Ce n’est pas demain, dit Pardaillan d’une voix altérée, c’est tout de suite que je sollicite l’honneur de m’entretenir avec le maréchal de Montmorency.
L’émotion de la voix, la tournure de la phrase à la fois impérative réservée produisirent une profonde impression sur le maréchal.
Coligny, étonné de cette scène, mais certain que Pardaillan ne pouvait avoir d’intentions suspectes, intervint alors en disant: