– Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, je considérais comme un devoir de réparer en partie le mal dont mon père était responsable en partie…
– Oui, c’est vrai… vous êtes vraiment une belle nature, chevalier. Pardonnez-moi ces questions…
– Quant à ce qui est d’aller trouver le maréchal de Damville, reprit Pardaillan qui se hâta de laisser tomber cette inquiétante partie de l’entretien, j’imagine que la démarche est dangereuse…
– Ah! s’écria François avec une exaltation concentrée, puissé-je le rencontrer! Et nous verrons de quel côté frappera le danger!
– Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais pour elles… C’est d’elles seules qu’il s’agit!
– Elles! fit le maréchal qui tressaillit.
– Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra se porter le duc de Damville, si elles sont chez lui, et si vous allez le provoquer! Qui sait quels ordres il aura donnés! Qui sait si un nouveau complice n’exécuterait pas cette fois ce que mon père se refusa jadis à exécuter!
– Ma fille! balbutia François en pâlissant.
– Monseigneur, je vous demande un jour et une nuit de patience. Laissez-moi faire! Je me charge, dès cette nuit, de savoir ce qui se passe à l’hôtel de Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois que nous devrons ruser… vous serez libre d’employer la force quand il ne s’agira plus que de vengeance.
– En vérité, chevalier, s’écria François, plus je vous écoute, et plus j’admire votre énergie et votre souplesse. Notre rencontre est un grand bonheur pour moi…
– Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?
– Jusqu’à demain, oui!
– Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu’au jour où j’aurai pu m’introduire à l’hôtel de Mesmes et où je saurai exactement ce qui s’y passe. D’ailleurs, j’espère que dès cette nuit, j’aurai réussi.
– Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, je vous devrai plus que la vie…
Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal l’embrassa tendrement. Il comprenait que, dans l’état de violente émotion où il se trouvait, tout ce qu’il eût entrepris eût tourné contre lui, et il considérait le chevalier comme un être spécialement suscité pour le sauver, pour sauver Jeanne, pour sauver sa fille.
Pardaillan s’éloigna à grands pas de l’hôtel de Montmorency.
Il se rendit tout droit à la Devinière, où il fit une toilette qui ressemblait assez à un branle-bas de combat. Puis il sortit en se disant à lui-même:
– Et maintenant, peut-être, à la conquête du bonheur!… à l’hôtel de Mesmes!…
XXXII MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE
Deux mois environ avant les événements que nous venons de raconter, deux hommes, vers le soir d’une froide journée, s’arrêtèrent dans l’unique auberge des Ponts-de-Cé, près d’Angers.
L’un d’eux avait le costume et les allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie à petites étapes; l’autre paraissait être son écuyer.
Or, ce capitaine, c’était le maréchal de Damville qui, venant de Bordeaux pour se rendre à Paris, s’était détourné de son chemin pour s’arrêter aux Ponts-de-Cé.
Et s’il voyageait en modeste équipage, c’est qu’il tenait sans doute à ne pas attirer l’attention sur lui.
D’autre part, s’il avait fait un crochet assez considérable, ce n’était ni pour admirer les si jolis paysages d’Anjou, avec leurs forêts touffues sous des ciels de satin, avec leurs rivières lentes et comme lascives se traînant mollement parmi les prairies, ni pour se rafraîchir de vin clair et mousseux en mangeant de ces rillettes qu’on fabriquait si excellentes dans ce gracieux village, ni enfin pour conter fleurette à ces accortes paysannes aux riches et longues coiffes blanches qui passaient pour les plus jolies et les moins farouches du pays de France.
Simplement, le maréchal avait un rendez-vous dans l’auberge des Ponts-de-Cé.
À tout moment, l’écuyer sortait sur la route et regardait dans la direction d’Angers.
À huit heures, l’aubergiste voulut fermer sa porte; mais le maréchal l’en empêcha, disant qu’il attendait quelqu’un.
Enfin, à la nuit noire, un cavalier s’arrêta devant l’auberge, et sans descendre de cheval, s’informa d’un voyageur qui devait être arrivé la veille ou le jour même. Et comme on lui répondit qu’un voyageur et son écuyer étaient en effet dans l’auberge, il mit pied à terre et entra.
Cet homme fut mis en présence d’Henri de Montmorency qui esquissa un signe mystérieux.
Sur un signe semblable, que fit le nouveau venu, le maréchal ferma soigneusement sa porte et demanda vivement:
– Vous venez du château d’Angers?
– Oui, monseigneur.
– Vous avez à me parler de la part du duc?
– Quel duc, monseigneur? fit le cavalier en se tenant sur la réserve.
– Mais… celui qui a dû, ces jours-ci, faire une visite… au château.
– Veuillez préciser, monseigneur…
– Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.
– Nous sommes d’accord. Excusez toutes ces précautions, monsieur le maréchal, nous sommes fort surveillés…
– Bon! Guise est-il encore à Angers?
– Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend à Paris. Le duc d’Anjou est parti hier.
– Savez-vous s’il y a eu entre eux quelque entente?
– Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d’Anjou est trop préoccupé de ses mignons, et de ses bigoudis.
– Vous m’apportez donc quelque mot d’ordre d’Henri de Guise?…
– Oui, monseigneur; le voici…
L’homme baissa la voix:
– Le 30 mars prochain, à neuf heures et demie du soir, à l’auberge de la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. Vous souviendrez-vous, monsieur le maréchal?
– Je me souviendrai.
– Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous serez masqué. Vous aurez une plume rouge à votre toque.
– Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, bien. Est-ce tout?
– Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon absence ait été remarquée…
– Allez, mon ami, allez…
– Je vous serai reconnaissant de rendre compte à monseigneur Henri de Guise que je me suis bien acquitté de la commission, et de lui dire que je suis à lui corps et âme, bien que j’appartienne au duc d’Anjou… en apparence!
– Ce sera fait. Comment vous, appelez-vous?
– Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je dois être sous peu.
Et Maurevert, ayant salué, se retira; et quelques instants plus tard, le maréchal entendit le galop de son cheval qui filait sur la route d’Angers.
– Voilà une vraie figure de coquin, songea-t-il. Comment Henri de Guise peut-il employer de pareils serviteurs?… En voilà un qui trahit son maître aujourd’hui. Qui dit qu’il ne nous trahira pas demain? Quant à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j’irai, mais je prendrai mes précautions!
Nos lecteurs ont déjà vu qu’Henri de Montmorency devait effectivement assister à la réunion de la Devinière, en cette soirée où Ronsard et ses poètes firent semblant de tuer un bouc et où le duc de Guise et ses acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.