Выбрать главу

Après le départ de Maurevert, l’écuyer monta dans la chambre du maréchal qui était au premier et donnait sur une petite, cour où se trouvaient les écuries.

– Continuons-nous notre route, monseigneur? demanda l’écuyer.

– Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois prêt demain matin à la première heure, et, en attendant, fais-moi monter à souper, la route m’a creusé l’appétit.

L’écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les ordres de son maître.

À ce moment, Henri de Montmorency entendit des vociférations furieuses éclater sous sa fenêtre, dans la petite cour.

– Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, morbleu! Suis-je ou non le maître dans mon auberge?

– Et moi, je vous dis qu’il est bien là! Par Pilate! Par Barabbas!

– Cette voix! fit Henri en tressaillant.

– Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs, hurla l’aubergiste.

– Et moi, je vous jure que mon cheval n’ira pas dans l’étable parmi vos vaches!

– Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors!

– Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!

– Bâtonner! moi! Ah! pardine, oh a bien raison de dire: routier, argotier!

– On a bien raison de dire: Angevin, sac à vin! Car vous êtes ivre, mon cher!

– Sac à vin! Sac à vin! Par la mordienne, tu vas me le payer cher…

Le reste de la phrase se perdit dans une série d’interjections féroces, qui bientôt se changèrent en hurlements, lesquels à leur tour devinrent des gémissements.

Henri était rapidement descendu dans la cour, et il aperçut deux ombres dont l’une rossait l’autre avec la conscience et l’entrain d’une main experte en ce genre d’exercices.

– À l’aide! Au meurtre! cria l’aubergiste en voyant arriver du renfort.

Car l’ombre rossée n’était autre que l’hôtelier:

Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, salua courtoisement le nouveau venu, et lui dit:

– Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous devine gentilhomme. Je le suis moi-même, et je prétends vous faire juge de l’algarade, si vous y consentez.

Le maréchal fit un signe de tête approbatif, mais garda le silence.

– Donc, reprit l’inconnu en cherchant vainement à distinguer dans l’obscurité les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens d’étriller de mon mieux, prétend que je dois retirer mon cheval de l’écurie pour lui faire passer la nuit dans l’étable.

– L’écurie n’est que pour trois chevaux, gémit l’aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer…

– Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai monsieur?… Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!

L’aubergiste, certain d’être appuyé par le voyageur qu’il supposait très riche, d’après la commande de son souper, se hâta d’allumer une lanterne.

Mais aussitôt, Henri de Montmorency s’en saisit et en dirigea la lumière sur l’inconnu qui défendait avec tant d’énergie son cheval. Il tressaillit, et un sourire détendit à demi ses lèvres.

«Lui! songea-t-il. Je m’en doutais à la voix.»

En même temps, Henri poussait la porte de l’écurie, et jetant un coup d’œil à l’intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre d’une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs raboteux, l’encolure démesurée, les arcades sourcilières proéminentes: on eût dit la bête de l’Apocalypse. Ce cheval, très haut sur jambes, la tête osseuse, la robe riche, paraissait avoir jeûné plus que de raison, et son œil mélancolique disait l’amertume des longues journées sans avoine. Pourtant, il semblait d’une solidité à toute épreuve et se tenait ferme sur ses jarrets.

– Voyez, monsieur, s’écriait cependant l’inconnu, voyez cette tête fine, ce noble garrot, ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher à l’étable.

Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura:

– Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix!

L’inconnu demeura la bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency l’arrêta d’un coup d’œil, et reprit à haute voix:

– Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à vous, vous m’honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de façons! Entre gentilshommes… Vous acceptez, n’est-ce pas?

En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l’hôte, le maréchal de Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l’entraînait vers sa chambre.

Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l’aubergiste, se laissa faire sans prononcer un mot.

Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant sur ses hanches, la main gauche à la garde de la rapière, la droite ébouriffant sa moustache grise, il prononça sans la moindre émotion apparente:

– Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!

Puis, se redressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux plissés:

– Un peu vieilli, par exemple… Ah! dame, vous aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière fois que j’eus l’honneur de vous présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu’on appelle un joli brun, monseigneur, et vous n’aviez pas votre pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux et terrible à la fois… Comme on change!… Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j’aperçois à vos tempes? Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s’est durci! Je dois dire qu’il n’était déjà pas si tendre… Moi, comme vous voyez, je suis à peu près le même… C’est que, passé un certain âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons plus… Vers la quarantaine, j’étais déjà ce que vous me voyez, et si je meurs centenaire, comme j’ose l’espérer, je mourrai tel que je suis. À propos, monseigneur, mes humbles félicitations. J’ai souvent ouï parler de vous, et toujours comme d’un pourfendeur di primo cartello, comme disait tel truand de mes amis; il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement; et qu’on ne compte plus les huguenots que vous tuâtes… Eh! Par Pilate, c’est moi qui vous ai mis l’estramaçon à la main et qui vous enseignai le coup de tête, ainsi que le coup de banderolle, item le coup de pointe. Si j’étais vaniteux, je m’enorgueillirais d’un élève tel que vous. Je ne le suis pas, Dieu en soit loué, mais je m’enorgueillis tout de même. Plaît-il? Vous dites, monseigneur?… Tiens, vous ne dites rien?… Alors, monseigneur, comme je vous le disais, enchanté de vous avoir revu en bonne santé… Permettez-moi donc de vous souhaiter le bonsoir, et d’enfourcher ma bête, car il faut que je sois cette nuit même à Baugé… une jolie étape. Dieu vous tienne en joie, monseigneur! Vous permettez?…

– Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le plaisir de partager mon souper.

Le vieux routier, qui déjà entrouvrait la porte, se retourna tout court, par un demi-tour des plus militaires. Son œil gris loucha fortement vers la table sur laquelle l’aubergiste, pendant son discours, venait de déposer des choses succulentes et des flacons ventrus. Mais ce même œil ayant ensuite exécuté un quart d’oblique vers le maréchal, Pardaillan, avec un reniflement de regret, répondit:

– Excusez-moi, monseigneur, je suis attendu… Vous permettez?…