Un geste de Damville arrêta de nouveau tout net l’aventurier.
– Vous êtes si peu attendu, que vous vous disputiez tout à l’heure pour obtenir un coin d’écurie à votre cheval. D’ailleurs, si vous n’acceptiez pas, je penserais que vous avez peur.
Pardaillan eut un haut-le-corps et un éclat de rire.
– Peur! fit-il. Pour avoir peur, il me faudrait rencontrer le diable en personne. Et encore, je ne sais pas si je ne le prendrais pas par les cornes et si je ne lui tirerais pas ses oreilles pointues en lui disant: Monsieur Satanas, vous êtes un petit garçon. Saluez votre maître! Vous voyez bien, monseigneur, que je ne puis avoir peur en votre compagnie, même si vous étiez le diable, ce qui n’est pas, j’aime à le supposer.
En parlant ainsi, le vieux Pardaillan jeta sur le lit sa toque et son manteau, dégrafa son ceinturon, enfin fit ses préparatifs pour souper à son aise; cependant, il garda près de lui sa longue rapière debout contre la table.
Montmorency remarqua parfaitement ce détail; il se défit de son épée et alla la jeter en travers du lit; ce que voyant, le vieux routier alla déposer sa rapière au même endroit.
Le maréchal de Damville s’assit et, d’un geste, invita son commensal à en faire autant.
– Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s’assit, et aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel étant ouvert, répandit dans la chambre, une odeur de fines rillettes.
– Oh! oh! fit Pardaillan, c’est franche lippée, ce soir! Je ne sais si vous êtes comme moi, monseigneur, mais j’ai un faible pour les rillettes, ce qui ne m’empêche pas d’avoir des égards pour l’omelette au lard dans le genre de celle-ci, et de professer une véritable vénération pour les cuissots de chevreuil, tels que celui qui nous attend là. Morbleu! Parlez-moi d’une table comme celle-ci, à deux pas d’un bon feu, quand la bise souffle au dehors, que les aubergistes font grise mine, qu’on a vingt lieues dans les jambes… de son cheval et que… et que…
– Et qu’on se demandait comment on se coucherait, après avoir probablement peu ou pas dîné, n’est-ce pas?
– Ah ça! songeait-il, mais il ne me parle de rien… aurait-il oublié l’aventure en question?… Vous avez mis le doigt sur la chose, continua-t-il à haute voix. Ah! monseigneur, c’est que je loge plus souvent à l’auberge de la belle étoile qu’en tout autre hôtellerie. Et cette auberge-là, vous l’ignorez peut-être, n’a ni fourneaux, ni rôtissoires, ni marmitons, ni chefs: si on y voit une flambée, c’est celle que vous envoie un rayon de lune; si on y respire un parfum, ce n’est ni l’odeur d’un pâté, ni celle d’une honnête omelette, mais le parfum des genêts et des bruyères; si on y reçoit une averse, c’est l’eau du nuage qui passe et non le glouglou d’un flacon. Aussi, devant une aubaine comme celle-ci, vous voyez, monseigneur, que j’essaie de rattraper de mon mieux le temps perdu…
En effet, Pardaillan, qui parlait comme deux, n’en perdait pas un coup de dent pour cela et mangeait comme quatre.
Damville le regardait d’un œil pensif.
– Que diable médite-t-il? pensait le vieux routier. Il a un sourire sarcastique qui n’annonce rien de bon. Et il se tait. Mauvaise affaire! Les silencieux me glacent, moi! Bah, nous verrons bien!
Comme pour rassurer son hôte, Henri se mit alors à parler.
– Vous m’avez félicité tout à l’heure, dit-il avec un accent incisif et âpre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n’avez pas vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu’au geste. Et puis, d’ailleurs, j’avais gardé un tel souvenir de vous!… (Le routier dressa l’oreille.) Par exemple, ce qui a vieilli, c’est votre costume! Dieu me damne! on dirait que c’est encore la même casaque que vous portiez le jour où vous m’avez si vivement quitté. (Nous y voilà! songea Pardaillan qui engloutit un restant de pâté et se versa une forte rasade.) Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude gauche… une pièce sur le devant…, et des reprises… ah! ma foi, je renonce à les compter! Et vos bottes! vos pauvres bottes! crient-elles assez grâce et merci! Mort-Diable! mais vous portez un éperon en fer et un autre en acier! Eh ils n’ont même pas la même longueur! Êtes-vous assez maigre! Écoutez, j’ai rarement vu cheval mieux réduit à l’état osseux que le vôtre! Mais vous êtes encore plus parfait que le cheval. Comment faites-vous l’un et l’autre pour accomplir vos étapes? Mais, lorsque vous allez par monts et par vaux, l’un sur l’autre, et que le vent s’engouffre à travers les trous que je vois à votre manteau, et que les ombres du soir commencent à vous envelopper tous les deux, on doit sûrement vous prendre pour un fantôme de cavalier chevauchant une ombre de cheval!
Pendant que le maréchal, se baissant, se tournant à droite et à gauche, s’amusait à répondre au portrait tracé par le vieux routier, par ce portrait aussi exact que peu généreux, Pardaillan avait pris l’attitude de fausse modestie de quelqu’un que l’on complimente outrageusement et qui succombe sous le poids des éloges.
– Que voulez-vous, monseigneur! fit-il d’une voix hérissée d’ironie, j’ai toujours eu la coquetterie de la misère! Et puis, si la fantaisie nous prenait de porter de bons pourpoints de drap neuf, il n’y aurait plus moyen de reconnaître les gens de cœur d’entre les malandrins!…
Sur cette phrase ambiguë que le maréchal était libre de tourner à son avantage, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna des yeux en happant sa rude moustache du bout des lèvres.
– Ma foi, ajouta-t-il, je me souviendrai longtemps de notre rencontre, monseigneur!
Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa main, il contemplait fixement son hôte.
– Or çà, fit-il tout à coup, qu’êtes-vous devenu depuis que je ne vous ai vu?
– Moi, monseigneur? Je suis devenu ce que vous voyez, c’est-à-dire ce que j’étais avant que votre illustre père le connétable ne m’eût amené au château.
– Mais encore… qu’avez-vous fait?
– J’ai vécu, monseigneur.
– Où avez-vous habité?
– Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j’ai habité Paris pendant deux années environ.
– Paris? Ah! ah!… Et pourquoi l’avez-vous quitté?
– Pourquoi je l’ai quitté? fit Pardaillan dont l’œil gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J’étais donc à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bonne et belle hôtellerie… j’étais heureux, je devenais gras, même j’en avais honte par moments… Or, un soir… tenez, c’était en octobre dernier…
Le maréchal tressaillit.
– Un soir, donc, j’aperçus au détour d’une rue quelqu’un… une vieille connaissance à moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais essentiellement à éviter ce quelqu’un… figurez-vous que cet homme voulait absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis aussitôt: Si je demeure à Paris, tôt ou tard, je finirai par me trouver nez à nez avec lui! Et alors, adieu ma jolie misère que j’aime tant! Il faudra être heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et puis… bref! je déménageai sans tambours ni trompettes, et repris la grande route du hasard et de l’inconnu!… Notez, monseigneur, que s’il ne s’était agi que de moi, je fusse resté… mais j’avais près de moi quelqu’un… à qui je tenais beaucoup, et il est certain que mon homme n’eût pas voulu se contenter de faire mon bonheur, mais qu’il eût entrepris aussi celui de mon fils… ah! ma foi, j’ai lâché le mot!
– Mais, fit Montmorency, j’étais justement à Paris à l’époque que vous dites.
– Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur! que ne vous ai-je rencontré de préférence à l’homme en question!…
– Oui, j’y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d’une aventure qui m’arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des truands, j’allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu à qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor…