– Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier. Un fier service qu’il m’a rendu là!…
Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait. Il examinait avec une sombre satisfaction le visage insoucieux et intrépide de son hôte, et lorsqu’il détaillait l’évidente misère du routier, sa satisfaction semblait s’accroître.
– Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous remarqué une chose: c’est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, et que je ne vous ai pas encore demandé compte de votre trahison.
«Pan! Il est venu!» songea Pardaillan. Quelle trahison? fit-il tout haut en louchant fortement du côté de sa rapière.
Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les fantômes qui dormaient en lui.
– J’y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le fîtes pendre à la basse branche d’un châtaignier que je vois encore. Bel arbre ma foi! Il est vrai, et je m’en accuse en toute humilité, dès que monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu’il se sauva sans même me dire merci; ça m’apprendra. Ce fut une trahison, Je le confesse.
– J’ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency.
– Diable! Ce n’est pas cela que monseigneur appelle une trahison? Au fait, parmi tant de pendus, un de plus, un de moins… pour le coup, j’y suis; un beau soir, monseigneur avait lié la partie avec quelques hauts barons comme lui d’aller, à là nuit tombante, enfoncer la porte de certaine chaumière, d’enlever la jeune épousée qui venait de se marier le jour même, et de la tirer au sort avant que le mari… suffit!… Monseigneur et ses amis trouvèrent la cabane vide et l’oiseau envolé; le rouge m’en vient au front; ne croyez pas au moins que ce soit cynisme, mais je suis bien forcé de convenir que c’est moi qui avais prévenu le jeune mari de la donzelle…
– J’avais oublié l’oiseau et la cage vide, monsieur de Pardaillan…
– Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat. Vous permettez, monseigneur? Quand j’ai bien soupé, il m’est impossible de bien digérer si je ne sens pas ma rapière dans mes jambes, manie de vieux ferrailleur…
Pardaillan s’était levé; vivement il saisit son épée et la ceignit avec un soupir de soulagement.
Henri de Montmorency eut un de ces sourires livides qui parfois donnaient à son visage une si cruelle expression de basse ironie.
– Maintenant, dit-il, je suis sûr que la mémoire va vous revenir!
– En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines trahisons du genre de celles que j’exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire allusion à l’affaire de Margency, après laquelle j’ai eu le regret de le quitter?
– Vous m’avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu.
– Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif à la bonne heure! Mais simplement pendu… je ne me serais pas donné la peine d’entreprendre d’aussi longs voyages. Quant à l’affaire, je la confesse comme les autres, monseigneur; je vous ai trahi, ce jour-là; j’ai rendu la petite à sa mère. Que voulez-vous! J’ai entendu pleurer cette mère; je lui ai entendu dire des choses qui m’ont donné le frisson; je ne savais pas que la douleur humaine put trouver de tels accents; et je ne savais pas qu’il pût y avoir de telles douleurs. Aussi, je me suis dit que si vous aviez entendu pleurer cette mère, vous m’auriez aussitôt donné l’ordre de rendre l’enfant; j’ai devancé votre ordre… puis, je me suis dit aussi que devant une telle douleur, vous auriez sans doute horreur du crime que j’avais commis en enlevant la petite et que, rempli de cette juste horreur, vous ne manqueriez pas de me jeter en quelque cachot, c’est pourquoi je me suis éloigné. Laissez-moi achever une confession tout entière; depuis seize ans, il n’est pas un jour où je ne me sois repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d’avoir été cause de grands malheurs. Et vous, monseigneur?
Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit:
– C’est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mémoire. J’en reviens donc maintenant à ce que je vous disais: vous m’avez trahi. Je ne cherche pas et ne veux pas savoir les motifs de votre trahison; je la constate, voilà tout. Or, je vous prie de remarquer que cette trahison, je ne vous la reproche pas. J’ai oublié. Je veux oublier.
Pardaillan écoutait avec une attention soutenue.
Le maréchal se leva, et avec une sorte de dignité rude, ajouta:
– Je veux oublier également qu’il y a un instant, vous avez saisi votre rapière, pensant qu’il y aurait discussion de vous à moi; je veux oublier que vous avez pu croire que je croiserais mon épée contre votre fer.
Pardaillan se leva et croisa les bras.
– Votre épée, monseigneur, a pu croiser de moins nobles rapières. Je ne suis pas de ces barons qui font métier de voler des femmes ou des enfants; je ne suis pas de ces ducs qui, armés chevaliers pour protéger le faible et rudoyer le fort, ravalent leur chevalerie à trembler devant les princes, et cherchent ensuite à laver leur bassesse dans le sang de leurs victimes. Non, monseigneur! je n’ai point de bois dont je puisse transformer les arbres en potences, ni de villages où je puisse promener l’orgueil de mes injustices, ni de châteaux à oubliettes, ni de baillis louangeurs, ni de gardes au pont-levis que franchit pourtant le remords par les nuits d’hiver, alors que les sifflements du vent ressemblent si bien à des gémissements ou à des cris de vengeance. En conséquence, je ne suis pas ce qu’on appelle un grand seigneur. Mais il est bon que parfois les grands seigneurs comme vous entendent des voix comme la mienne. C’est pourquoi je vous parle sans colère et sans crainte, sachant que vous êtes un homme et que j’en suis un autre, sachant que ma rapière vaut votre épée, et que si l’idée vous venait en ce moment de m’imposer silence, j’aurais assez de générosité, moi, pour oublier d’inoubliables souvenirs et honorer votre fer du choc de mon fer.
Henri de Montmorency haussa les épaules, et dit:
– Monsieur de Pardaillan, veuillez vous asseoir; nous avons à causer…
Le maréchal avait-il entendu la véhémente apostrophe du routier? Oui, sans doute. Mais peut-être se disait-il que parties de si bas, ces paroles ne pouvaient l’atteindre. Ou peut-être l’attitude de Pardaillan lui inspirait-elle une admiration qui le confirmait dans le projet qu’il avait conçu.
Ce fut donc très froidement que, s’étant assis lui-même, il reprit:
– Je vois, maître Pardaillan, que vous êtes toujours aussi friand de la lame; mais si vous le voulez bien, ce n’est pas ce soir que vous tirerez l’épée. Assez d’autres occasions vous seront offertes. Je vous tiens pour un bon et digne gentilhomme, j’accorde à votre rapière l’estime que vous réclamez si âprement; vos paroles ne m’offensent pas; je ne veux y voir que le cri d’un homme brave et loyal. Écoutez-moi donc, s’il vous plaît, car je veux vous faire des propositions que vous serez libre d’accepter ou de refuser; si vous refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et tout sera dit. Si vous acceptez, il ne pourra en résulter pour vous qu’honneur et bénéfice.
– Voilà qui est parler franc, monseigneur!
Et Pardaillan se dit à lui-même:
– Comme l’âge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que je lui ai dit, il m’eût chargé l’épée et le poignard aux mains… mais que peut-il me vouloir? Il a oublié l’affaire de Margency, ou n’en garde pas rancune; il me cajole, il me flatte, aurait-il besoin de moi?