Le maréchal réfléchit quelques instants.
– Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D’ici là, rien de grave ne sera préparé. Il suffirait donc que vous soyez en mon hôtel dans les premiers jours d’avril.
– On y sera, monseigneur, et même avant.
– Non pas. Il serait bon au contraire qu’on ne vous vît pas à Paris jusque-là. De même, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous rendiez directement à l’hôtel de Mesmes sans qu’aucune figure de connaissance n’ait été rencontrée par vous.
– J’arriverai la nuit, dans la première huitaine d’avril.
– Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d’ici là, qu’allez-vous faire?
– Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flâneur.
– Avez-vous besoin d’argent?
Sans attendre la réponse, le maréchal appela son écuyer et lui dit quelques mots à voix basse. L’écuyer sortit, et rentra quelques instants plus tard avec un petit sac rebondi qu’il posa sur la table.
– Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n’ai pas goûté depuis fort longtemps.
Et ce disant, il s’empara du sac, qui disparut à l’instant même dans une de ses poches.
Une heure après cette scène, tout dormait dans l’auberge. Seuls, Montmorency et Pardaillan réfléchissaient encore avant de s’endormir, l’un dans son lit, l’autre sur le foin du grenier où il avait élu domicile.
«Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de Guise eût payée au poids de l’or.»
Et l’autre se disait:
«Je risque ma tête, mais j’assure la fortune de mon enfant…»
XXXIII LES PRISONNIÈRES
C’est aux premiers jours d’avril, c’est-à-dire vers l’époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de Montmorency, que nous nous transportons à l’hôtel de Mesmes où Jeanne de Piennes et Loïse sont prisonnières depuis une douzaine de jours.
Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une vaste salle du premier étage.
Sa vie se trouvait bouleversée.
En retrouvant Jeanne, Henri s’était senti violemment ramené aux sentiments de sa jeunesse.
On a pu voir dans le précédent chapitre que, peu à peu, la puissance de ses sentiments s’était atténuée au point qu’il n’avait pas eu une parole de haine contre Pardaillan.
C’est qu’Henri avait fini par oublier Jeanne.
Du moins il le croyait.
Mais du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s’empara d’elle, il comprit qu’il l’aimait encore.
Cet amour n’affectait peut-être plus les mêmes formes, il s’y mêlait peut-être une sorte d’orgueil entêté; mais Henri voyait clairement que si, jadis, pour satisfaire ses passions, il avait été capable d’un crime, il était maintenant capable de toutes les violences et de toutes les lâchetés.
Or, cette passion était demeurée inassouvie.
– Autrefois, songeait-il, lorsque je la guettais à travers les haies de la chaumière où elle s’était réfugiée, lorsque je sentais mon cœur se gonfler et les veines de mes tempes battre sourdement, je me disais que jamais je n’oserais plus approcher d’elle. Et tout ce que je souhaitais, c’était qu’elle n’appartînt pas à un autre… à lui! à cet hypocrite doucereux qui l’avait séduite par l’art des belles paroles que je n’ai jamais connu. Oui, je consentais alors à ne plus la revoir du moment qu’il ne la reverrait pas non plus. Je me souviens qu’au moment où il me blessa, au moment où je fus ramené mourant par ces bûcherons, ma plus violente douleur fut de penser qu’ils se rejoindraient peut-être, et que tout ce que j’avais imaginé et exécuté serait inutile! Heureusement, il n’en fut rien, et lorsque j’appris que mon père avait arrangé leur définitive séparation, je faillis mourir de joie, comme j’avais failli mourir de douleur. Et cela me suffit!… D’où cela vient-il donc? D’où venait que je ne mis pas à la rechercher l’ardeur que j’aurais dû y mettre?
Le maréchal s’arrêta pensif, et se fît cette réponse:
– C’est que je le haïssais, lui, plus encore que je ne l’aimais, elle! Voilà pourquoi les années avaient fini par effacer l’amour tandis que la haine est demeurée vivante! La haine! Oui, je l’ai toujours haï!… et c’est par haine, pour le dominer, pour l’abattre et l’écraser, que je me suis jeté dans cette formidable aventure d’où je ne sortirai peut-être pas vivant.
Donc, l’amour s’était effacé… et je comprends maintenant pourquoi!
Il reprit sa promenade agitée, poursuivant le fil de sa pensée ténébreuse.
– Oui: mais alors, pourquoi suis-je si troublé de l’avoir retrouvée? Pourquoi éprouvé-je des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l’aimerais maintenant plus que je ne l’aimais autrefois?… Où est-il lui?… Loin de Paris, sans doute… Que ne puis-je lui faire savoir que je la tiens, qu’elle est en mon pouvoir!
Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta à la porte.
Il eut un geste d’impatience, et alla ouvrir.
Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait d’écuyer, apparut.
– Monseigneur, dit-il sans attendre d’être interrogé, une grave nouvelle.
– Parle.
– Le frère de monseigneur est à Paris.
Damville pâlit.
– Je l’ai vu moi-même; poursuivit l’écuyer, je l’ai suivi; il est en son hôtel.
– Tu es sûr de ne pas te tromper?
– Je l’ai vu comme je vous vois, monseigneur.
– C’est bien, laisse-moi.
Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber sur un fauteuil. Lui qui, l’instant d’avant, s’affirmait qu’il eût voulu rencontrer son frère, tremblait maintenant.
Et déjà il cherchait le moyen d’éviter, de fuir cet homme…
Car cet homme, son frère! c’était la vengeance qui, d’une minute à l’autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable!
– François à Paris! murmura-t-il avec un grand frisson. Oh! je sens que la rencontre est inévitable; je sens qu’une main nous pousse fatalement l’un vers l’autre. En vain, depuis seize ans, avons-nous mis la distance entre nous! En vain ai-je couru le Midi pendant qu’il était au nord! L’inévitable doit arriver… Dans huit jours, demain peut-être, nous nous trouverons face à face. Et alors, que me dira-t-il? Que lui dirai-je?
Il se leva, fit quelques pas, le visage contracté, cherchant à dominer ou à excuser à ses propres yeux cette épouvante que lui causait la seule nouvelle de l’arrivée de son frère.
Sur son chemin, il rencontra une petite table. Il asséna un coup de poing sur la table.
– Ah! si j’étais seul! gronda-t-il. Comme je l’attendrais d’un pied ferme! ou plutôt comme j’irais le chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que voulez-vous!… Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l’aime! Et je ne veux pas qu’il la trouve ici! Je ne veux pas qu’ils se rencontrent! Qui sait s’il ne l’aime pas toujours, lui!… Que faire? Où la mettre? Où la cacher?…
Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à peu, se calma.
Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.
Peut-être avait-il trouvé ce qu’il cherchait, car il murmura: