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Elle saisit le maréchal par un bras, et avec une vigueur centuplée par quelque effroyable danger, l’entraîna vers un cabinet dont elle referma la porte.

À cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, effarée.

– Silence! dit Alice d’une voix rauque. Je sais! J’ai entendu!…

Ce qu’elle savait, ce qu’elle avait entendu, c’est que quelqu’un venait de s’arrêter à la porte extérieure, et que ce quelqu’un ouvrait, et qu’il n y avait qu’une personne qui pût ouvrir ainsi: le comte de Marillac!…

En deux bonds, le comte franchit le jardin, et apparut à Alice qui, livide, bouleversée, debout au milieu de la pièce, s’appuyait à un fauteuil.

– Vous, cher bien-aimé! eut-elle la force de prononcer.

Il s’avançait souriant, les deux mains tendues vers elle. Et tout de suite, il vit son trouble, sa pâleur.

– Alice! Alice! s’écria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque émotion…

– Oui, l’émotion, fit-elle brisée par la secousse; l’émotion de vous voir, la joie…

Elle se raidit convulsivement, et parvint à donner une physionomie naturelle à son visage.

Déodat demeurait étonné. Il est vrai que jusque-là il avait scrupuleusement respecté la convention de ne venir qu’aux heures et aux jours indiqués. Alice, qui l’observait avec cette intensité d’attention qui était si remarquable en elle, vit clairement ce qui se passait dans l’esprit du jeune homme.

– Suis-je assez petite fille! s’écria-t-elle en souriant; voilà que j’ai failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain vendredi. Mais c’est une si heureuse surprise, mon doux ami… Je n’ai que vous, je ne songe qu’à vous, et quand je vous vois, c’est toujours le même battement de cœur.

Elle parlait avec cette volubilité nerveuse que nous avons déjà signalée.

– Chère Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et en posant ses lèvres sur ses cheveux parfumés. Moi aussi, je n’ai que vous au monde… Moi aussi, lorsque j’approche de cette maison bénie, je sens mon cœur qui se dilate, et une joie puissante qui me soulève, me transporte…

Alice se rassurait, et songeait:

– Le maréchal entendra… eh bien, que m’importe après tout! Il ne verra pas Déodat… il ne le reconnaîtra pas…

– Pardonnez-moi donc d’être venu sans vous prévenir, reprit le comte.

– Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse…

– Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref… Je venais vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer près de vous les heures de charme, de douce causerie auxquelles vous m’avez habitué…

– Je ne vous verrai pas demain! s’écria Alice dans la sincérité de son regret.

– Non. Écoutez, mon amie… j’assiste ce soir, dans une heure, à une fort grave réunion où vont se trouver de hauts personnages… mais je ne veux rien avoir de caché pour vous…

Alice demeura atterrée.

Elle comprit clairement que le comte allait lui dire des secrets politiques.

Et sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit affolé.

– Comment l’empêcher de parler? Comment faire pour que Damville n’entende pas?

– N’êtes-vous pas le cœur de mon cœur, continuait Déodat, la pensée de ma pensée? Sachez donc que ce soir…

– À quoi bon, mon aimé… non, taisez-vous… je ne veux rien entendre de vous que des paroles d’amour…

– Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne de ma vie, je ne vous aime pas seulement avec mon cœur, mais encore avec mon esprit, et vous devez être celle pour qui il n’y a point de secret en moi…

– Parlez plus bas, je vous en supplie, balbutiait-elle terrorisée.

– Parlez bas? Et pourquoi?… Qui pourrait nous entendre?…

Et le comte, étonné, regardait autour de lui.

– Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. Songez que ma tante est curieuse… et bavarde… comme toutes les vieilles femmes…

– Ah! pardieu, vous avez raison! Je n’y songeais pas! fit le comte en riant.

À ce moment, la porte s’ouvrit. Laura parut.

– Chère enfant, dit-elle, j’ai à sortir quelques minutes… Je veux profiter de la présence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous laisser seule…

Alice faillit jeter un cri de désespoir. Elle s’était arrangée pour ne pas prononcer une fois le nom du comte, et la vieille le disait à haute voix, le criait presque!…

– Vous pouvez dormir tranquille, dit Déodat.

– Non! non! Ne sortez pas! Ne vous éloignez pas de cette pièce! s’écria Alice, hors d’elle.

– Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous méfiez donc de moi?…

– Moi! s’écria-t-elle dans un élan, me méfier de vous!…

Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître calme, elle murmura:

– Allez… Allez… ma tante… mais revenez vite…

– Oh! fit la vieille Laura, du moment que monsieur le comte est là, je n’ai pas peur…

L’instant d’après, le comte de Marillac entendit la porte de la rue qui se fermait très fort.

– Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux persécuter de ma confiance et de mes secrets…

Elle fit une dernière tentative désespérée.

Saisissant Déodat par la main, elle essaya de l’entraîner, et prenant une de ces résolutions extrêmes qu’on a dans les moments d’affolement, elle bégaya:

– Venez… vous n’avez jamais vu ma chambre… Je veux vous la montrer…

Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente monta à son front.

Mais dans ce cœur généreux, le respect de celle qu’il considérait comme sa fiancée s’imposa aussitôt. Il se reprocha violemment la pensée qui avait traversé son esprit et, pour échapper à la tentation, se jeta éperdument dans son récit.

– Restons ici, répondit-il, palpitant. Je n’ai d’ailleurs plus que quelques minutes. Savez-vous qui m’attend, Alice? Le roi de Navarre! Oui, le roi en personne. Et l’amiral de Coligny! Et le prince de Condé… Ils se sont réunis rue de Béthisy…

– Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son âme.

– Sans compter quelqu’un que nous attendons… le maréchal de Montmorency!

Alice fut secouée d’un tressaillement terrible. Et si le comte n’eût pas été, à ce moment, effrayé par ce tressaillement, il eût peut-être pu remarquer un bruit, quelque chose comme une exclamation étouffée, tout près de lui, derrière une porte…

– Qu’avez-vous, Alice! s’écria le jeune homme. Pourquoi pâlissez-vous?… Oh! mais vous allez vous trouver mal!…

– Moi? Non, non!… ou plutôt, tenez… en effet… je ne me sens pas bien…

Un instant, Alice se demanda si un évanouissement ne serait pas la seule solution possible. Mais avec cette rapidité de calcul qu’elle possédait au suprême degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s’évanouissait, Déodat chercherait de l’eau dans la maison, qu’il ouvrirait peut-être la première porte venue… celle du cabinet où se trouvait Henri de Montmorency!

– C’est fini, reprit-elle alors, c’est passé… j’ai souvent de ces vapeurs…

– Pauvre cher ange! Je vous ferai la vie si douce et si belle que ces inquiétants malaises s’en iront…

– Oui, oui, parlons de l’avenir, mon cher aimé…

– Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m’attend. Des résolutions graves vont être prises. Écoutez, si notre plan réussit, c’est la fin de toutes les guerres… et alors, Alice, nous ne nous séparons plus, vous devenez ma femme, nous sommes heureux à jamais… Alice, Alice, écoutez… il ne s’agit de rien moins que d’enlever Charles IX et de lui imposer nos conditions…