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Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant un suprême effort, courut à la porte en disant:

– Silence! Voici ma tante!…

Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.

Alice n’avait prononcé ces mots que pour arrêter Déodat. Si elle eût été moins bouleversée, elle se fût demandée pourquoi elle n’avait pas entendu s’ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l’apparition de Laura coïncidait si bien avec ce qu’elle venait de dire.

Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme venait en effet de rentrer.

– Donc, reprit-il comme s’il continuait une conversation commencée, nous n’aurons pas demain notre bonne soirée; vous savez, chère amie, le voyage que je suis forcé de faire.

– Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le ciel vous conduise!…

Comme d’habitude, Déodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa fiancée. Comme d’habitude encore, elle le reconduisit jusqu’à la porte de la rue dans le petit jardin, tandis que la tante demeurait dans la maison. Comme d’habitude, enfin, ils échangèrent là leurs adieux dans un baiser passionné.

– Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous m’avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis inquiète, je fais des rêves terribles, de sinistres pressentiments m’assaillent…

– Enfant! Enfant!…

– M’aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son âme dans la question.

– Si je t’aime! Comment peux-tu me demander cela?

– Eh bien! fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, si vraiment ton cœur et ta vie sont à moi, Déodat, je t’en supplie en grâce, veille sur toi! Oh! veille! à tous les instants! Et maintenant plus que jamais! Défie-toi de tout le monde! Si ton père était là, je te dirais: Défie-toi de ton père!… Déodat, je te dis plus encore: défie-toi de ta fiancée!…

Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par un baiser.

– Est-ce qu’on sait! continua-t-elle fiévreusement. Est-ce que dans un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m’échapper une parole imprudente! Oh! Déodat, jure-moi de veiller, de sonder le pavé sur lequel tu marches, de t’écarter de l’inoffensif passant que tu rencontres, de regarder derrière les murailles avant de parler, de t’assurer que l’eau que tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés… jure! jure…

– Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette exaltation d’épouvante. Mais, vraiment, tu finirais par me faire peur. Aurais-tu entendu quoi que ce soit? que sais-tu?…

– Moi! Rien, rien, je te jure! rien que des pressentiments…

Et d’une voix singulière, elle ajouta:

– Mais mes pressentiments, à moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles réalités… Déodat, j’ai ta promesse, ton serment de te défier nuit et jour, de veiller sur toi-même, comme si tu étais entouré de mortels ennemis…

– Oui, chère adorée, tu as ce serment!… Allons, allons, rassure-toi… bientôt, ces alarmes finiront…

Elle l’étreignit convulsivement dans ses bras. Ils échangèrent un dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s’éloigna dans la nuit.

Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées et envisager la situation avec cette froide intrépidité dont cette femme extraordinaire avait déjà donné tant de preuves.

Cette situation était effrayante, et, dans les visions qui traversèrent son cerveau avec l’incalculable rapidité des rêves, elle vit clairement, comme dans un jour livide, Déodat arrêté, torturé, mis à la roue, et finalement décapité.

En effet, Montmorency avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu’il avait entendu. Tout!… D’abord le nom du comte, prononcé par Laura. Ensuite, ces confidences qui avaient échappé à son amour. Donc, le maréchal savait que le comte de Marillac complotait contre le roi de France, avec le prince de Condé, avec Henri de Navarre, avec Coligny, avec François de Montmorency!

Or, d’une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots.

D’autre part, sa haine contre son frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu épargner les huguenots.

Cette haine était bien connue d’Alice.

Elle connaissait également les attaches secrètes d’Henri avec les Guise.

La conclusion dans le terrible syllogisme qu’elle échafaudait fut d’une clarté d’éclair:

En sortant d’ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera tout, son frère, Coligny, Condé, Navarre.

Le reste lui apparut dans le même éclair sinistre:

Déodat dénoncé comme les autres! c’était la mort…

Quoi! tout ce qu’elle aimait, son unique et dernier espoir, sa raison de vivre encore, cet homme allait mourir…

Voilà quelles furent les réflexions d’Alice de Lux dans le petit jardin, au moment où le comte de Marillac s’éloignait si heureux, si épris, si content d’avoir donné à la bien-aimée une telle preuve de confiance et d’amour.

À cette situation, il n’y avait pas d’issue possible.

Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques secondes à peine contre l’horrible nécessité qui se présentait à elle:

Supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur possible.

Bientôt son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé.

Alors, elle devint étonnamment calme, après une rapide période des frissons de sa chair révoltée contre l’effusion du sang.

Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé, montant à l’échafaud.

Alice rentra et, dans la pièce d’où sortait Déodat, décrocha rapidement un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l’arme meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son manche bien en main.

Elle plaça l’arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d’Albret: la lame cachée dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, dans un brusque mouvement, il n’y avait qu’à lever le bras pour que ce bras se trouvât armé.

Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri était enfermé et l’ouvrit de la main gauche.

Le maréchal était de taille élevée.

À cause de cela, elle avait résolu de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l’un en face de l’autre, causant bien tranquillement. Alors, elle se lèverait soudain, et frapperait l’homme qu’elle se trouverait dominer un instant.

– Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu’il n’a pas écouté; et tandis qu’il sera bien occupé à me le prouver, le moment sera propice…

Le premier mot du maréchal de Damville fut:

– Je dois vous prévenir, Alice, que j’ai entendu tout ce qui s’est dit ici.

Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, hormis cela.

Un geste d’effarement lui échappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le maréchal vit luire le poignard…

Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant d’un pas, il dit tranquillement: