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Henri le suivit, – à distance.

Il ne s’inquiéta pas de Jeanne.

Qu’elle mourût, qu’elle vécût, il n’y songea pas.

Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle mourait, eh bien, il avait du moins arraché de son esprit l’atroce tourment de la jalousie, l’horreur des nuits sans sommeil passées à compter leurs baisers, à imaginer leurs étreintes, à pleurer de rage!

Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu’Henri comprit toute l’étendue de sa haine contre son frère. Il le voyait écrasé… et il ne se sentit pas satisfait.

Il voulait encore autre chose!… Quoi?… que François souffrît exactement la souffrance qu’il avait endurée, la même!…

Et il le suivait avec une patience de chasseur, attendant le moment propice…

François, de son même pas tranquille, allait droit devant lui, au hasard, sans choisir de chemin, sans hâte ni ralentissement; non qu’il cherchât à briser le désespoir par la fatigue; non même qu’il réfléchît… les pensées informes se présentaient l’une après l’autre à son esprit, sans qu’il essayât de les endiguer…

Cela dura des heures…

Un moment vint où François s’aperçut qu’il faisait presque nuit.

Alors il s’arrêta, remarqua qu’il se trouvait en pleine forêt, et il s’assit au pied d’un châtaignier.

Alors aussi, la tête dans les deux mains, il pleura… longtemps, longtemps…

Alors, enfin, comme si ses larmes eussent emporté peu à peu la folie de son désespoir, il comprit que du monde lointain des pensées de mort, il revenait au monde des vivants.

Avec la conscience de soi-même, il reconquit le souvenir exact de ce qui s’était passé… son amour, ses rendez-vous dans la maison de la nourrice, la scène avec le père de Jeanne, le mariage de minuit, le départ, la défense de Thérouanne, la captivité, et enfin l’horrible catastrophe: il revécut tout cela!

Et alors, une question se dressa, flamboya dans son âme ulcérée:

«Celui qui me tue, qui est-ce?… Celui qui me vole mon bonheur, qui est-ce?… Misérable fou! Je méditais de partir! Et j’eusse gardé au cœur cette plaie toujours saignante! Oh! connaître l’homme! Le tuer de mes mains! Le tuer!…»

C’était un cœur généreux que François de Montmorency. Et pourtant, la pensée du meurtre le soulagea à l’instant… Ô cœur humain!

Il se leva, respira, souffla bruyamment, et même un demi-sourire livide détendit ses lèvres.

– Connaître l’homme! Le tuer!… Le tuer de mes mains!…

Au moment où il se relevait, François vit son frère près de lui. Peut-être François avait-il prononcé à haute voix les paroles qu’il croyait avoir pensées. Peut-être Henri les avait-il entendues.

François ne fut pas étonné de voir son frère. Et simplement, comme s’il eût continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda:

– Raconte-moi comment les choses se sont passées.

– À quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi d’un mal que rien ne peut guérir… rien!

– Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement François.

– Quoi donc? fit Henri presque railleur.

– La mort de l’homme!…

Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange brilla dans ses yeux; sa tête eut un mouvement de défi.

– Tu le veux?

– Je le veux! dit François. Tu m’avais juré de veiller sur elle… oh! tais-toi!… pas de reproche, pas de récrimination de ma part! Je constate voilà tout… Mais toi, tu me dois un récit fidèle du crime et le nom du criminel!… tu me dois cela, Henri! Et au besoin, j’exige que tu parles!…

– De par ton affection de frère, ou de par ton droit seigneurial?

– Par mon droit!

– J’obéis. À peine fûtes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de Piennes témoigna à l’homme combien peu elle vous, regrettait!…

– L’homme!… qui?… Cela tout d’abord!… Le nom de l’homme!…

– Patience, monseigneur!… Peut-être, dès avant votre départ, l’homme avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-être était-il plus aimé que vous! Peut-être ne voulait-elle de vous que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!

François retira sa main de sa poitrine, pour faire un geste. Henri remarqua que les ongles de cette main étaient rouges de sang Il continua:

– Maintenant que j’y pense, monseigneur, maintenant que l’heure est venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer: j’affirme… Dès avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l’homme avait possédé Jeanne de Piennes… vous ne fûtes que le second!

Un rugissement gronda dans la poitrine de François. Et ce fut si terrible qu’Henri hésita.

François lui jeta un regard sanglant et dit:

– Parle…

– J’obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre l’homme et Jeanne de Piennes continuèrent. Ils étaient libres désormais. Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l’amant fut heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire… Ce furent des nuits de délices…

– Silence, misérable! hurla François à bout de forces.

– Bien. Je me tais!

– Non! non! Parle! Parle!

– J’obéis. L’homme vous tenait de près, monseigneur! le jour où il apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était satisfaite; il ne voulut pas qu’une de vos maisons fût souillée plus longtemps: il chassa l’adultère; il chassa, la ribaude!

François fut saisi d’un vertige: l’abîme était plus profond, plus insondable qu’il n’avait cru. Le regard qu’il attacha sur Henri fut celui d’un fou… Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la haine, la parole sifflante, acheva:

– Il ne vous faut plus que le nom de l’homme, monseigneur mon frère? Le voici! L’amant de Jeanne de Piennes, amant avant vous, monseigneur, s’appelle Henri de Montmorency…

VII PARDAILLAN

Ce n’était pas une comédie qu’avait jouée Henri en menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l’enfant était aux mains d’un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal.

Cet homme était-il donc un tigre, selon l’expression même d’Henri de Montmorency?

Nous allons le présenter tel qu’il était, comme un type de l’époque: le lecteur jugera.

Il s’appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était d’une vieille famille de l’Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux branches. La branche aînée fournit à l’histoire quelques noms connus: une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d’Antin, qui a donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche dont un autre rameau se rattacha plus tard à la famille de Comminges.

La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté; mais quant à l’obscurité, nous espérons bien qu’elle se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui bientôt, fera son apparition dans ce récit.

Le chevalier de Pardaillan, qui nous occupe pour le moment, appartenait donc à cette branche pauvre et obscure, dédaignée, oubliée de sa branche cousine. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats d’aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays voisins, toujours sous la casaque, ayant chaud et soif l’été, ayant faim et froid l’hiver, battant, battu, couturé d’entailles, une immense rapière aux talons, les yeux gris plissés, la moustache grise, la face ravinée par les pluies, cuite par le soleil, l’âme d’une prodigieuse naïveté exempte de scrupules; ni bon, ni mauvais, ne connaissant que le bon gîte et la bonne hôtesse, jurant, sacrant, taillant et frappant d’estoc et de taille, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur…