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– Je dois vous dire aussi que j’ai sur moi une cotte de maille qui ne me quitte jamais et contre laquelle s’émousserait votre poignard. Ainsi, Alice, il serait inutile que vous tentiez de me tuer.

Alice recula vivement jusqu’à la porte de sortie qu’elle ferma. Elle s’appuya contre cette porte, et répondit:

– Je regrette que vous m’ayez devinée, car cela va m’obliger à une lutte répugnante où je risque d’avoir le dessous, mais je suis forcée de vous tuer. Ainsi, monsieur, je vais vous attaquer. J’aime mieux mourir sous vos coups que de vous laisser sortir d’ici vivant.

Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle l’emmancha solidement dans sa main; et, les bras croisés, appuyée de dos à la porte, un peu pâle seulement dans sa longue robe de laine blanche, elle fixa sur le maréchal un regard intrépide.

Henri de Montmorency eut un geste d’admiration.

Et s’il faut le dire, cette admiration réelle n’allait pas tant à la bravoure de la jeune femme pétrifiée dans une attitude de guerre, qu’à la beauté fulgurante qui l’illuminait en ce moment tragique.

Puis, ramenant les yeux autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaça de façon que la table demeurât entre Alice et lui.

– Alice, dit-il sourdement, le résultat d’une lutte entre nous deux ne saurait être douteux.

– Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou moi, il faut que l’un des deux meure ici.

– Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous désarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je l’espère. En tout cas, n’espérez pas que je vous tuerai.

Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait qu’il avait compris son désespoir.

– Mais, continua-t-il, si vous m’obligez à des violences, je vous déclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de faire tel usage qui me conviendra des secrets que j’ai surpris.

Un tremblement agita la jeune femme. Mais ce fut court. Elle reprit aussitôt sa pose de défi, et ses yeux se strièrent d’éclaboussures rouges.

De sa même voix patiente, lente et forte, Henri continua:

– Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, je me croirai engagé à un oubli absolu, et sur la foi de ma parole qui jamais ne fut donnée en vain, vous pourrez reprendre toute sécurité… Attendez, Alice, ne bougez pas de votre place, pas plus que je ne bouge de la mienne, laissez-moi vous expliquer toute ma pensée, et vous jugerez ensuite… Voyons, si je vous engageais ma parole d’oublier?

Elle secoua rudement la tête.

Dans ce mouvement, ses cheveux se dénouèrent et tombèrent sur ses épaules.

– Je ne crois pas à votre parole, fit-elle, à mots brefs et rauques; vous seriez Dieu que je n’y croirais pas!

Henri pâlit légèrement.

Il commença à éprouver comme une terreur sourde, devant cette femme décidée à mourir où à tuer.

Il respira péniblement et reprit:

– Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! Écoutez, causons en amis. J’étais venu vous demander un service. Je vais vous dire toute ma pensée telle qu’elle était tout à l’heure et telle qu’elle est maintenant. Vous m’écoutez attentivement, n’est-ce pas?… Oui… je vois cela à la contraction de vos sourcils… Donc, voici, Alice: Je devine en vous un furieux désespoir d’amour. Vous avez été ma maîtresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous intéressant à peine aux questions de cœur. Or, vous voici bien changée. Pour que vous ayez pris vis-à-vis de moi l’attitude que vous avez, il faut que vous aimiez de toute votre âme, de tout votre esprit, de toute votre chair! Alice, vous supposez que je veux me servir de ce que j’ai entendu. Je vous le déclare: vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le prince de Condé, ni… mon frère! Vous voulez sauver le comte de Marillac. Qui est cet homme? Je l’ignore. Cet homme, Alice, c’est simplement à mes yeux l’homme qu’en ce moment vous aimez plus que votre vie, pour lequel vous voulez mourir!… Il y a toujours eu en vous, tant que j’ai eu l’honneur d’être votre amant, un côté ténébreux qui parfois m’a inquiété. Mais, à cette heure, je lis aussi clairement dans votre âme que si vos sentiments étaient les sentiments mêmes de mon âme. Vous aimez passionnément, prodigieusement, furieusement vous êtes tout amour ardent, intrépide, sauvage même, si je puis dire!

Elle le regardait d’un regard étincelant, farouche, insoutenable.

Et pendant qu’il parlait, elle n’avait d’autre souci que de le surveiller pour qu’il ne fît pas quelque brusque tentative.

Il reprit après un instant de silence:

– Alice, il est nécessaire que vous me répondiez; car si par hasard je me trompais, ce que j’ai à vous dire n’aurait plus de signification. Alice, vous ai-je bien comprise? Êtes-vous bien dans cet état de désespoir profond et d’amour absolu que je viens de peindre?

Elle répondit avec une sorte de soupir terrible:

– Oui. C’est bien ainsi que j’aime. Et c’est bien l’homme que vous dites que j’aime ainsi. Oui, j’en suis bien à cette période de désespoir où il faut mourir ou tuer.

– Bon. Nous allons donc nous entendre! Alice, voulez-vous un instant vous distraire de vous-même, et essayer de plonger un regard lucide dans l’âme de l’homme qui est devant vous?…

Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.

– C’est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je suis si patient, moi, le soldat sans patience, moi, le chef habitué à tout voir trembler et plier devant lui! Voulez-vous vous demander pourquoi je m’exerce à être éloquent, moi qui suivant mon tempérament, devrais déjà vous avoir jetée hors d’ici! Pourquoi j’ai besoin de vous! Pourquoi enfin et surtout, j’ai si bien compris votre désespoir et votre amour!

Pour la première fois depuis le commencement de cet entretien, vraiment funèbre dans sa marche comme il paraissait calme dans ses apparences, une lueur humaine parut dans le regard fixe et farouche d’Alice.

Le maréchal saisit cette lueur.

– Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai davantage tout à l’heure. Aux questions que je viens de poser, je vais répondre moi-même. Cela va me torturer et me déchirer le cœur. Mais il le faut! Il le faut, Alice, non pas pour vous prouver que votre amant n’a rien à redouter de moi, mais pour obtenir votre aide qui m’est indispensable… Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu’on dit féroce? Pourquoi j’ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession de mépriser l’amour? C’est que j’aime, Alice!… C’est que mon amour est aussi ardent, aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à moi, est si profond, si insondable, que j’en ai le vertige quand je n’arrive pas à en détourner mon esprit… Car l’homme que vous aimez vous aime, vous! Et la femme que j’aime me déteste, me méprise, me hait! Car vous inspirez amour pour amour, et moi je n’inspire qu’épouvante et horreur…

Le maréchal s’arrêta, en proie à une émotion si violente et si communicative qu’Alice en trembla.

Un revirement se fit en elle.

Lentement, elle décroisa ses bras qui retombèrent le long de ses hanches puissantes.

Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.

L’arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.

Henri de Montmorency, s’il eût joué la comédie de la douleur, eût souri de son triomphe. Avoir, par la seule suggestion de sa parole, par le seul exposé de son désespoir, bouleversé les idées d’une femme telle qu’Alice, avoir changé sa pensée de meurtre en une pensée de pitié, c’était une belle victoire…