Mais Henri était sincère. Et c’était cette sincérité qui désarmait Alice. Elle ne se fut pas laissée prendre à une comédie, elle qui devinait la vraie pensée de la comédienne la plus étonnante de ce temps: Catherine de Médicis!
Mais du moment qu’elle put mesurer la profondeur de l’amour et du désespoir d’Henri, elle comprit qu’elle pouvait traiter de gré à gré avec cet homme.
Elle s’avança vers lui la main tendue.
Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout entier à l’évocation de son amour, étonné peut-être d’avoir éclairé à ses propres yeux cet amour dont il ne s’était jamais entretenu avec personne, il en venait à oublier le but de sa visite.
Il souffrit cruellement à cette minute. Et lorsqu’il saisit la main d’Alice, un sanglot râla dans sa gorge, deux larmes que la honte évapora à l’instant brûlèrent ses paupières.
Et ils étaient l’un en face de l’autre comme deux damnés de l’amour.
– Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, et soyez persuadé que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon cœur.
– Je vous remercie, dit-il d’une voix sourde, en cherchant à reprendre son sang-froid.
Ils s’assirent l’un devant l’autre et se regardèrent avec une égale expression de pitié; ce criminel et cette espionne éprouvèrent un de ces rares rafraîchissements d’âme qui apaisent un instant les brûlures les plus atroces…
Le maréchal, plus calme, continua:
– Si je n’avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous eusse pas parlé de cet amour qui me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une garantie pour moi. Je m’explique.
Vous êtes une de ces femmes supérieures par l’intelligence à qui on peut tout dire. J’ai été votre amant. Mais vous savez très bien que je ne vous aimais pas; vous avez été ma maîtresse sans m’aimer. Je ne sais quel était votre but en vous donnant à moi. Mais mon but à moi, était de me distraire de l’affreuse passion que je traîne depuis seize ans. Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise brutale… elle est nécessaire.
Alice eut un geste d’indifférence.
– Or, voici ce qui arrive, poursuivit le maréchal. Je me suis emparé de la femme que j’aime, et je la détiens prisonnière avec sa fille dans mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, il faut que cette femme habite hors de chez moi, et cependant je veux être sûr qu’elle ne m’échappera pas. Je venais vous demander le service…
– De me constituer sa gardienne! interrompit Alice dans un mouvement de révolte.
– Oui, répondit violemment le maréchal.
De nouveau, ils se mesurèrent du regard.
La pitié qui les avait rapprochés s’évanouit.
La lutte reprenait sous une nouvelle forme.
– Écoutez-moi bien, dit le maréchaclass="underline" si je n’avais pas surpris votre secret, je vous eusse demandé cela en déguisant la vérité; j’eusse inventé une fable. Maintenant, tout cela est inutile. Je vous dis: troc pour troc, aidez-moi dans mon amour, je vous aide dans le vôtre. Je précise: gardez chez vous la femme que j’aime, et je me tais sur le complot de votre amant. Vous voyez bien que je vous donne une garantie, un otage… Si je vous trahis… Si je livre votre amant, vous pouvez faire de moi l’homme le plus malheureux du royaume en prévenant le maréchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l’ai accusée! que Jeanne de Piennes n’a cessé d’aimer François… mon frère!…
Ces foudroyantes révélations, faites d’une voix farouche, produisirent sur Alice une indicible impression.
À leur aveuglante clarté, elle comprit le drame effroyable qui s’était déroulé dans la maison des Montmorency.
Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle odieux qu’on lui destinait, elle frémit d’horreur.
– Cela vous étonne, n’est-ce pas? fit Henri, que j’aime la femme de mon frère! que j’aie réussi à les séparer! que je poursuive encore cette femme de ma passion! Cela m’étonne bien plus moi-même. Cela est. Je n’y puis rien. Maintenant, voici le marché: gardez-moi Jeanne de Piennes, gardez-la moi fidèlement, soyez une gardienne prudente, forte, insensible, incorruptible… ou sinon…
– Ou sinon? interrogea Alice blême d’angoisse.
– En sortant d’ici, je dénonce votre amant, Marillac, et je l’envoie à l’échafaud.
Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant peut-être à sa pensée de meurtre, pensée de suicide, il ajouta:
– Nous nous tenons l’un l’autre. Je vous livre un otage. Je prends la vie de votre amant en garantie. Voyez. Réfléchissez. Aimez-vous assez votre amant pour le sauver au prix d’une action honteuse? Si vous ne consentez pas, c’est que vous n’aimez pas!
– Moi! rugit-elle. Moi! ne pas l’aimer! Mais pour le sauver, je brûlerais Paris.
– Donc, vous acceptez!… Laissez votre poignard tranquille. Vous aimez trop pour vous frapper. Et quant à me frapper, moi, voyez!…
Il découvrit sa poitrine, et Alice entrevit la fine cotte de mailles d’acier serré qui le couvrait jusqu’au cou.
Alice de Lux se leva.
Elle tordit ses mains.
Ses yeux fulgurants se levèrent au ciel, sa bouche se crispa comme pour une imprécation.
– Ô mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, hideuse et sublime; ô mon Déodat, pour toi, je descendrai le dernier échelon de l’infamie… je n’étais encore qu’espionne, je me ferai geôlière!
Le maréchal s’inclina profondément devant elle, et certes, il ne s’était jamais incliné avec un pareil respect ni devant le connétable, ni devant le roi, ni devant la reine Catherine elle-même!
– Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, je serai ici! disposez tout pour vous assurer de vos prisonnières.
Il sortit.
Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche écumante, tomba à genoux et haleta.
– Je touche au fond de l’ignominie… qui, oh! qui viendra me relever dans cet abîme de honte!…
– Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable.
Alice fit un bond terrible et se retourna.
– Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.
Dans l’encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le moine Panigarola, le premier amant d’Alice de Lux!…
XXXV LE PÈRE ET LE FILS
À peu près vers l’heure où Henri quittait la rue de la Hache et reprenait le chemin de l’hôtel de Mesmes, c’est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. À cette époque où les boutiques se fermaient de bonne heure et n’éclairaient point la chaussée, où il n’y avait ni lanternes, ni lampes, où seuls quelques rares cabarets zébraient l’obscurité d’un rais de clarté falote, la nuit était profonde dans les rues à neuf heures. En sorte que cet homme qui marchait très vite bouscula un passant sur lequel il alla heurter sans l’avoir vu.
Il poussa un juron, grommela quelques mots, et sans daigner s’arrêter, continua sa course.
Le passant, qui était sans doute de bonne composition, n’avait rien dit.
L’homme en question s’arrêta un instant devant l’auberge de la Devinière, qu’il contempla avec une sorte d’émotion et où il parut un instant vouloir entrer.