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Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il se lança en avant, à la poursuite de l’inconnu qui lui-même galopait éperdument, cherchant à rattraper le maréchal.

Cette course furieuse dura une minute.

Pardaillan atteignit l’inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup de pointe furieux.

Mais l’inconnu avait sans doute entendu courir derrière lui.

Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui évita le coup terrible que lui destinait son agresseur.

Pardaillan profita de ce mouvement de l’inconnu pour se placer entre la voiture et lui.

Il lui barrait ainsi le chemin.

L’inconnu se rua en avant, la tête haute.

À l’instant même, les deux fers se croisèrent…

Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent silencieux, chacun d’eux ayant reconnu en l’autre un escrimeur de force supérieure. L’obscurité était profonde, et c’est à peine s’ils se distinguaient. Les contacts du fer devaient donc leur suffire pour se guider. Et c’était sinistre, ce duel dans la nuit noire, ces deux ombres en arrêt, ce groupe confus où on ne voyait par instants qu’une étincelle d’acier, où on n’entendait que les deux respirations courtes et rauques.

Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, son but étant simplement d’arrêter l’inconnu assez longtemps pour qu’il ne pût rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin.

L’inconnu, au contraire, voulait absolument passer et passer vite.

Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire, et au jugé, se fendit à fond dans un coup droit et violent.

On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui se déchire:

Le coup était paré!

L’inconnu se jeta en avant tête baissée:

– Par Pilate! gronda-t-il.

– Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.

Les deux jurons retentirent simultanément.

Et à peine les eurent-ils proférés que les deux épées se baissèrent ensemble, et que ce double cri se fit entendre:

– Mon père! s’écria l’inconnu.

– Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.

Ils remirent leur épée au fourreau, non sans une sorte d’embarras chez le vieux Pardaillan et une sourde colère ou plutôt un désespoir concentré chez le jeune chevalier.

Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prêtant l’oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pût lui indiquer de quel côté s’était dirigé Damville.

Mais il n’entendit plus rien!…

– Perdues! murmura-t-il avec accablement.

Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché ce qu’il pourrait bien dire à son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et devinait instinctivement que le chevalier était en droit de lui faire des reproches.

Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée et, le poing sur la hanche, commença l’attaque:

– Après une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment vous retrouvé-je? Désobéissant pleinement à mes conseils que vous aviez juré de suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des ordres! Je vous retrouve, dis-je, en flagrant délit de cette faiblesse d’âme contre laquelle j’avais eu soin de vous mettre en garde! Je vous retrouve, dis-je, vous mêlant de ce qui ne vous regarde pas, vous mettant en travers des larrons de haut vol capables de vous briser comme verre, vous intéressant à des gens qu’on enlève, essayant de secourir des inconnus qui ne crient même pas au secours. Enfin, je vous retrouve faisant tout justement le contraire de ce que vous deviez faire! Est-ce ainsi que vous avez profité de mes avis? Je vous avais commandé de vous défier des hommes, des femmes et de vous-même! Et vous voici faisant le chevalier errant. Triste métier, mon fils, et qui vous rapportera peu d’écus, encore moins de bonne renommée, et vous conduira tôt ou tard à la potence ou à l’échafaud. Car les hommes, mon fils, sont des bêtes féroces qu’étonne et humilie la pure vaillance mise au service des causes qui ne doivent rien rapporter. Le moins qui puisse vous arriver, c’est de passer pour fou, et que les gens de bon sens vous montrent du doigt en riant et se gaussant entre eux, et en disant de vous: «En voici un qui prétend se dévouer sans que cela lui rapporte. Il faut l’enfermer ou le tuer.

«Car si de pareils exemples étaient suivis, il n’y aurait plus de profits possibles, plus de commerce honnête, plus de grands et petits, et ce serait la confusion universelle, la tour de Babel!…» Voilà ce que diront les gens, mon fils. Et j’y songe avec amertume, ils auraient raison de le dire. Voyez, mon fils, les terribles catastrophes auxquelles nous serions poussés s’il y avait seulement deux ou trois quarterons d’écervelés comme vous! Vous m’en voyez tout confus d’avance, autant que vous puissiez me voir dans cette obscurité. Je finis, mon fils, car je hais les longs discours. Je finis en vous priant de me suivre jusqu’à certain cabaret que je sais et qui demeure ouvert toute la nuit, quand on sait frapper à sa porte d’une certaine façon… Eh bien?… Vous ne venez pas?…

– Mon père, dit le chevalier d’une voix si altérée que le vieux routier en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel désespoir. Mais quel que soit ce désespoir de n’avoir pu réussir ce que je souhaitais si ardemment, ma tristesse est plus grande encore de voir que nous sommes dans deux camps ennemis…

– Eh! mordieu! qui vous empêche de venir avec nous: ce sera tout profit. Cent mille livres vous sont assurées, et peut-être une compagnie vous sera-t-elle…

– Taisez-vous! taisez-vous! s’écria le chevalier. Ah! mon père, ne devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous entendre parler ainsi!… Vous suivez une route, et j’en suis une autre!… Adieu, mon père… je vous quitte avec une inaltérable douleur de savoir que vous êtes parmi mes ennemis!

– Vous me quittez! fit le vieux Pardaillan d’une voix qui trembla légèrement. Mais pourquoi me quitter?

L’ingénuité du routier inaccessible à certains sentiments, habitué à la dure pour le cœur comme pour le corps, apparaissait dans cette question.

– N’est-ce pas vous qui m’y forcez? s’écria le jeune homme tout frémissant. Songez, mon père, songez qu’il a pu arriver cette nuit un événement funeste: j’ai tiré l’épée contre vous! Songez que si je vous avais touché, si la pointe de l’épée que vous m’avez donnée s’était teinte de votre sang, j’allais tout droit me jeter dans le fleuve! Songez qu’il faudrait que je passe cette rue que vous me barrez, et que pour cela, il faudrait vous mettre en mauvaise posture devant vos maîtres! Ah! mon père, j’ai le cœur déchiré! Puissé-je ne plus jamais vous rencontrer en telles circonstances!… Adieu, adieu, mon père!…

Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités.

Le vieux Pardaillan chancela et alla s’asseoir sur une borne cavalière.

Il mit sa tête dans ses deux mains.

– Qu’est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? Nous sommes ennemis?… Mais alors… qu’est-ce que je vais faire dans la vie, moi?… Que va devenir cette pauvre vieille carcasse?… Je vivais… l’espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine redouté… l’espoir qu’il fermerait mes yeux au dernier moment… que sais-je? et tout cela s’effondre?… Quoi! c’est vrai? Je suis son ennemi?… Nos routes sont différentes?… Il me quitte?

Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées du routier et allèrent perler au bout de ses moustaches grises: c’était la deuxième ou troisième fois dans sa vie que le vieux Pardaillan pleurait.