Выбрать главу

Il porta la main à sa gorge, comme pour y étouffer le sanglot qui y râlait.

– Fini! prononça-t-il avec cette tristesse profonde du découragement.

Au même instant, il se sentit saisir par les deux mains, et il eut un cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se penchait vers lui et qui, d’une voix étouffée, lui disait:

– Eh bien, non, je ne peux pas!… Je ne peux pas vous quitter ainsi!… mon père, il faut que nous nous expliquions!… Je mourrais de chagrin à me dire que vous êtes contre moi!… Venez…

– Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux Pardaillan, qui se sentit renaître, commençons par nous embrasser! Voilà la meilleure explication!

Le père et le fils s’étreignirent avec une joie délirante chez l’un, avec une joie mêlée de douleur chez l’autre.

– Laisse-moi te voir! s’écria alors le routier… Si fait, j’y vois tout de même, moi, je suis comme les chats, et puis, pour un vieux père, pas besoin de lumière pour bien voir son fils… je te vois avec mes doigts… Mordieu! mais tu n’es plus le même! Te voilà fort comme les plus forts… Quelle taille! Quelle envergure!… Et ton poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m’y frotter encore, moi qui connais le fin du fin de l’escrime! Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron? Comme tu as poussé ton «Par Pilate!» Je me suis dit tout de suite: Ça, c’est mon propre sang qui crie! Allons, viens! Bras dessus, bras dessous, par les cornes du diable, en ce moment, je défierais le monde!

– Pas par ici, mon père, s’il vous plaît. Allons chez moi… chez vous!

– Et où est-ce, ton chez toi? À la Devinière, je parie?

– Mais oui, mon père.

– Bon! Et! sais-tu ce qu’est la Devinière pour toi en ce moment? Un coupe-gorge, un traquenard où infailliblement, tu seras pris, étripé, éventré, à moins que tu ne prennes, que tu n’étripes, que tu n’éventres ceux qu’on va envoyer pour te prendre… ce qui d’ailleurs ne m’étonnerait qu’à demi.

– Ainsi, vous croyez?

– Je crois que tu dois commencer par tourner le dos à la Devinière. Je connais un certain Guitalens qui enrage après toi et qui serait charmé de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens…

Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.

Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient au Marteau qui cogne, cabaret borgne situé sur les confins de la Truanderie, rue des Francs-Bourgeois, et qui, pour certains clients, demeurait ouvert toute la nuit, en dépit des rondes du guet et des ordonnances royales relatives au couvre-feu.

Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, ils s’installèrent devant un souper improvisé, et le vieux Pardaillan, en cassant le goulot du premier flacon de Bourgogne, s’écria joyeusement:

– Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon départ de Paris! Tes amusettes, tes sornettes, tes amourettes, et tes batailles et tes entailles, et ce que tu as fait, et ce que tu n’as pas fait, tout ce que je ne sais pas et que je meurs d’envie de savoir. Commence, mon fils!…

XXXVI LE PÈRE ET LE FILS (suite)

– Et d’abord, reprit le vieux Pardaillan, que faisais-tu à guetter cette voiture? Tu savais donc qu’elle allait sortir, et l’heure?

– Oui, répondit le chevalier.

– Et ce qu’elle contenait?

– Oui! fit le chevalier, mais d’une voix plus sombre.

– Eh bien! Tu es plus avancé que moi! Moi, j’escortais la voiture sans savoir ce qu’elle emportait!

– Donc, mon père, commença le chevalier, vous saurez que maître Landry Grégoire, le patron de la Devinière, jouit d’une réputation extraordinaire pour un certain nombre de mets appréciés, notamment la friture de Seine et les pâtés d’alouette.

– Je me rappelle parfaitement ces pâtés, fit le vieux Pardaillan; ce bon monsieur Landry désosse patiemment les petits oiseaux, les hache menu, les fricasse, les étale proprement dans une terrine et verse de la graisse bouillante sur le tout. Quand cette graisse est refroidie, cela forme une carapace qui protège longuement le pâté. Oui, c’est vrai, Landry a un tour de main remarquable pour cette opération culinaire. Dans mes voyages, j’ai maintes fois essayé de l’imiter sans y parvenir. Il doit avoir un secret… Mais au fait! j’en ai mangé un aujourd’hui, de ces petits pâtés d’alouette!

Le chevalier sourit.

– Ce matin, poursuivit-il, je m’étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à l’hôtel de Mesmes. En conséquence, je me harnache en guerre, et me voilà parti. Dans la rue, je rejoins Huguette… vous vous rappelez Huguette, mon père?

– La belle madame Huguette? Peste! Je n’aurais garde de l’oublier.

– Eh bien, je suis au mieux avec elle. C’est une bonne personne, dont le cœur s’émeut facilement. Bref, je la rejoins et j’allais la dépasser en la saluant d’un sourire lorsqu’elle me demande si je ne lui ferai pas l’honneur de l’accompagner. Elle portait un petit panier recouvert d’un linge blanc, et je remarquai qu’elle était endimanchée. Par politesse, je lui demande jusqu’où elle va. Et elle me répond que, comme toutes les semaines, elle va porter des pâtés chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et enfin chez le maréchal de Damville. Je crois, mon père, que, de ma vie, je n’ai éprouvé pareille émotion. Vous comprenez que j’entrevoyais le moyen de pénétrer à l’hôtel de Mesmes…

– Cette bonne madame Huguette! fit le vieux routier; elle m’intéresse, avec ses pâtés! Mais voilà bien ta chance, par exemple!

– Eh! mon père, la chance passe dix fois par jour à portée de chaque homme; le tout est de la voir et de la saisir! Bref, à la grande joie de dame Huguette, toute fière d’être escortée par moi, je lui dis que je l’ai rejointe justement dans l’intention de lui tenir compagnie. Nous passons à l’hôtel de Guise, puis à l’hôtel de Nevers, puis nous arrivons à l’hôtel de Mesmes. Il y a un jardin derrière l’hôtel. Ce jardin a une porte. C’est par cette porte qu’entre dame Huguette pour se rendre directement aux offices de bouche qui sont sur les derrières de l’hôtel. Au moment où dame Huguette pénètre dans le jardin, j’y entre avec elle.

– Eh bien, s’écrie-t-elle, que faites-vous?

– Vous le voyez, je vous accompagne jusqu’à l’office. Vous direz que je suis votre cousin, votre frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux entrer.

– Ah! monsieur le chevalier, si monsieur l’intendant…

– Encore monsieur l’intendant! s’écria le vieux Pardaillan. Je l’avais déjà en grippe, cet homme. Qu’il prenne garde. S’il ne se comporte pas bien dans ton récit, je lui coupe les oreilles. Poursuis, mon fils!

Le chevalier, abasourdi d’abord par cette interruption, continua:

– Si monsieur l’intendant le sait, vous nous ferez perdre la pratique du maréchal, acheva Huguette. Mais comme je n’avais nullement l’air attendri, elle poussa un soupir et me laissa entrer avec elle. Nous pénétrons dans une sorte de vestibule. À gauche s’ouvrent les cuisines, à droite, l’office. Au fond, une porte. Huguette se dirige à droite, et au moment où elle va entrer: «Je vous attends ici!» lui dis-je. Un peu tremblante et désolée, elle entre, et moi, marchant droit à la porte du fond, je l’ouvre, et je vois un cabinet où je m’enferme. Dix minutes se passent. J’entends Huguette qui sort.

– Tiens! monsieur votre cousin n’est plus là? s’écrie une voix fraîche et jeune.

– Il se sera lassé de m’attendre, répond Huguette. Il est sans doute dans le jardin…

– Non, dame Huguette. Car de même que je l’ai vu venir par la fenêtre, de même je l’aurais vu s’en aller.