Выбрать главу

– Il est peut-être sorti au moment où vous ouvriez votre armoire et où vous ne pouviez voir le jardin…

– C’est possible, après tout, dame Huguette, reprend la voix fraîche.

– J’espère, ma chère Jeannette, que vous n’êtes pas fâchée?

– De quoi? De ce que vous avez amené le cousin? Pas du tout, au contraire! Et puis, qui le saura? Cette partie de l’hôtel ne communique avec les devants habités que par un couloir toujours fermé, excepté à l’heure des repas. Je serai charmée de le revoir.

– Merci bien, Jeannette, dit Huguette d’un ton un peu sec.

– Je les entends qui sortent ensemble dans le jardin, et j’en profite pour me glisser dans l’office.

– Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, mon fils! J’en ai la sueur pour toi! Et qu’est-il arrivé, dis-moi vite!

– Il est arrivé, mon père, que par la fenêtre, j’ai vu la servante escorter dame Huguette dans le jardin où elles m’ont cherché toutes deux; et que, de guerre lasse, Huguette est partie. Mais j’avais eu le temps d’examiner Jeannette, de constater qu’elle était toute jeune, toute jolie, avec les plus beaux yeux du monde…

– Ah! ah! voilà donc ce que tu allais faire à l’hôtel de Mesmes!

– Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il que j’attendis Jeannette et lorsqu’elle revint, je la pris tout simplement dans mes bras, et que mon baiser étouffa le cri effarouché qu’elle voulait pousser. Je passe les demandes et les réponses. Sachez seulement qu’au bout d’une demi-heure, la pauvre Jeannette était persuadée que j’étais amoureux fou d’elle; j’appris en même temps qu’elle devait se marier, pour plaire à M. l’intendant…

– Ah! pour cette fois, c’est dit. Je lui coupe les oreilles! s’écria le vieux Pardaillan.

– Pour plaire à l’intendant, donc, elle devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier chez le maréchal de Damville. J’ai appris que l’intendant s’appelle Gille, et le neveu Gillot. J’appris que Jeannette n’aimait pas le sieur Gillot, et qu’elle détestait le sieur Gille, toutes choses bonnes à savoir, mon père! Et nous allions entamer de plus douces confidences, mitigées par une sorte de crainte que j’inspirais encore à la belle enfant, lorsque tout à coup, on marche dans le vestibule. Jeannette ouvre une vaste armoire, et me pousse dedans à l’instant où la porte s’ouvrait.

– Ouf! fit le routier. Il était temps, hein? Je parie que c’est cet imbécile de Gillot qui arrive!

– Non: c’était son oncle.

– Gille! Monsieur l’intendant! Il m’horripile, cet homme, avec sa face de squelette. Mais suffit, puisque je dois lui couper les oreilles!… Ah! mon pauvre ami, te voilà en triste posture, dans ton armoire! Comment en sortiras-tu?

– Vous allez voir, mon père. Donc, c’était l’intendant qui arrivait. Je l’ai compris tout de suite, aux premiers mots de Jeannette. Et voici la conversation que j’ai surprise:

– Jeannette, dit l’intendant, les prisonnières ne t’ont rien dit ce matin?

– Les prisonnières! s’exclama sourdement le vieux Pardaillan.

– Oui, mon père. Telle fut la question de l’intendant. Et si vous en êtes ému, j’en fus, moi, presque défaillant dans mon armoire. Et mon cœur battait si fort que c’est miracle que l’intendant ne l’ait pas entendu! Du moins, cela me sembla ainsi sur le moment.

Ici le chevalier avala un verre de vin, essuya son front moite de sueur, puis continua:

– Non, monsieur l’intendant, elles ne m’ont rien dit, répondit Jeannette. Pas plus ce matin que les autres jours, d’ailleurs. Ces dames sont bien tristes, voilà tout ce que je puis vous dire.

– J’espère, reprit l’intendant, que tu n’as soufflé mot à personne de la présence de ces étrangères dans l’hôtel, à personne, pas même à mon neveu!

– Oh! monsieur, vous m’avez tant menacée, qu’il n’y a pas de danger que j’en parle.

– Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une bonne dot si tu es bien sage, si tu obéis…

– Monseigneur est trop bon. C’est mon devoir d’obéir, et je ne mérite pas de récompense pour cela.

– Très bien, ma fille. Tu es digne d’épouser Gillot et tu l’épouseras. N’oublie pas de bien remarquer ce qu’elles font et ce qu’elles disent, tout à l’heure, quand tu leur porteras le dîner.

– Oh! monsieur, c’est tout vu, tout remarqué. Ces dames pleurent, et c’est à peine si elles mangent. Elles me font pitié, tenez. C’est toujours pour moi un triste moment que celui où je leur porte à manger.

– Bon! C’est aujourd’hui le dernier jour, Jeannette. Demain, elles ne seront plus ici. Monseigneur les rend à la liberté. Tu comprends, Jeannette, ce sont des parentes du maréchal. Il voulait faire épouser à la plus jeune un beau parti dont la donzelle ne veut pas. Il a fait tout ce qu’il a pu pour la décider. Mais puisqu’elles sont aussi obstinées, la fille et la mère, ma foi, il y renonce. Et il les renvoie… tout cela, entre nous, tu comprends?

– Soyez donc tranquille, monsieur. Je suis contente que ces dames s’en aillent…

– Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à bout de patience. Allons, au revoir, Jeannette, tu es une fille intelligente, et tu épouseras Gillot.

– Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan père. Cette Jeannette m’a l’air d’une gaillarde bien trop futée pour épouser ce dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? Mais continue, mon fils. Ton récit me paraît fameux, si ce n’est qu’il me donne soif à force de me donner des émotions. Et quelles étaient ces parentes… ces prisonnières?

– Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier, tandis que le routier cassait le goulot d’une nouvelle bouteille. À peine eus-je compris que l’intendant du diable s’était éloigné que je sortis de mon armoire…

– Vite, me dit Jeannette, allez-vous en maintenant. Vous reviendrez demain matin si… si je vous plais.

– Tu me plais, Jeannette. Et c’est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu que je m’en aille?

– Parce que c’est l’heure… l’heure où mon prétendu vient me faire sa cour. Allez-vous en, je vous en supplie. S’il vous voyait, toute la maison accourrait à ses cris. Vous ne savez pas combien cet hôtel est bien gardé. Les domestiques eux-mêmes s’espionnent les uns les autres.

– Jeannette, lui dis-je résolument, je ne m’en irai pas…

– Et Gillot qui va venir…

– Gillot du diable! gronda le vieux Pardaillan. Si je te tenais.

– Non seulement je ne m’en irai pas, poursuivit le chevalier, mais tu vas me conduire…

– Où donc?

– Où cela? Chez les dames dont parlait l’intendant… chez les parentes… les prisonnières!

– Ah! pour le coup, vous êtes fou, s’écrie Jeannette. Et voici qu’elle avise de me demander qui je suis, après tout, et ce que je viens faire dans l’hôtel. J’insiste pour qu’elle me conduise. Elle se dérobe et refuse avec violence. Bref, je m’aperçois que j’ai été trop vite en besogne et que j’ai perdu d’un coup le terrain gagné. J’étais désespéré. Et je ne comprenais rien à l’attitude de ma nouvelle amie, lorsque tout à coup elle s’écrie amèrement:

– C’est sans doute que vous aimez cette demoiselle et qu’elle vous aime! Je comprends maintenant qu’elle ne veuille pas épouser le parti que lui destine monseigneur. Mais ne comptez pas sur moi pour vous aider!

Là-dessus, elle se met à pleurer. Un éclair traverse mon cerveau… Jeannette était jalouse!

– Bonne petite fille! dit Pardaillan père.

– Alors, continua le chevalier, je m’empresse de la rassurer. Je lui jure que la demoiselle aime un haut personnage qui m’envoie pour tâcher de lui parler… Comment veux-tu, ajoutai-je, que cette demoiselle, une Montmorency, aime un pauvre diable comme moi, un cousin d’aubergiste, un aventurier sans sou ni maille… Ce raisonnement la frappe plus que tous mes serments.