– C’est tout de même juste! s’écrie-t-elle.
– Ah! ah! fit le vieux Pardaillan en éclatant de rire, la fable était bonne.
Le chevalier, sombre et tremblant, demeura une minute silencieux.
– Mon père, dit-il, que dites-vous de l’opinion de cette fille?
– Quelle opinion? Celle qu’une Montmorency ne peut aimer un Pauvre diable comme toi?
– Oui, monsieur.
Le vieux Pardaillan haussa les épaules en vidant un verre de vin.
– Je dis que c’est l’opinion d’une toute petite fille et d’un tout petit garçon. Sache une chose: l’amour ignore les distances, si toutefois il y a distance. Il n’est si grande dame qui ne consente à épouser un petit clerc si le clerc lui paraît à son goût. Mais, reprit tout à coup le routier, l’une des prisonnières est donc une Montmorency?
– Oui, monsieur.
– Voilà qui devient particulier, fit le vieux Pardaillan pensif. Continue. Ton récit m’intéresse de plus en plus.
– Donc, reprit le chevalier avec un soupir, une fois que Jeannette fut bien convaincue que Montmorency ne pouvait aimer un pauvre hère tel que moi, elle finit peu à peu par se rendre à ce que je lui demandais. Mais elle ajouta qu’elle ne pourrait me conduire chez les prisonnières qu’au soir, vers huit heures. Je flairais une feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir, lorsqu’elle termina en rougissant quelque peu:
– D’ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, où je vais vous conduire et où je vous apporterai à manger. Ce que j’en fais, c’est par grande pitié pour cette demoiselle qui pleure à fendre l’âme, et je serais bien contente de l’avoir aidée à épouser qui elle aime… Dépêchons-nous, car Gillot ne va pas tarder maintenant.
Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me fait jurer que je me souviendrai du service qu’elle me rend. Je le lui jure bien volontiers. Alors elle me dit de la suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une porte et pénètre dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue à la suivre. Tout à coup, à l’autre bout du couloir, apparaît quelqu’un…
– Encore le damné Gille! s’écria le vieux Pardaillan.
– Non, monsieur, c’était Gillot!
– Aussi détestables, aussi pendables l’un que l’autre. Ah! mon pauvre chevalier, pour le coup, tout a été découvert, hein? Comment t’en es-tu tiré?
– Vous allez voir, mon père! J’avais remarqué dans le couloir, à droite, un renfoncement que je venais de dépasser de deux ou trois pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette s’arrête pétrifiée, moi, me dissimulant vers elle, je rétrograde jusqu’au renfoncement. Jeannette tourne la tête et voit mon opération. Elle se met à causer à voix très haute avec Gillot qui arrivait. Pendant ce temps, j’ouvre et je me trouve au haut de l’escalier des caves! Je repousse doucement la porte et j’écoute.
– Et où vas-tu comme ça, Gillot?
– D’abord à l’office pour t’embrasser, Jeannette.
Ici j’entends le bruit d’un baiser.
– Ensuite? reprend la fille.
– Ensuite, tu sauras que l’oncle Gille m’a donné l’ordre de préparer pour ce soir la grande chaise à mantelets avec deux bons chevaux, le tout bien attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise n’a pas servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures à la mettre en état, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train.
– Quoi! Tu vas à la cave? Mais si l’officier des caves l’apprend?
– Bah! qui le lui dira? Pas toi, j’espère!
– Mais la porte est fermée!
– Je l’ai ouverte tout à l’heure, Jeannette.
– Bon! Viens-t’en un peu avec moi à l’office. Tu as bien le temps.
– Non pas, peste! Il faut que je me hâte de remettre la clef en place.
Là-dessus, la porte s’ouvre et j’entrevois Jeannette effrayée qui se cache le visage dans ses deux mains. J’avais commencé à descendre à reculons. À mesure que Gillot s’avance, je recule d’une marche. Enfin, me voilà en bas, et je m’aplatis contre la muraille, dans l’espoir que Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter tandis qu’il cherchera son vin. Mais voilà cet imbécile qui allume un flambeau!
– Ouf! s’écria le vieux Pardaillan.
– Il m’aperçoit et demeure un instant atterré, avec des yeux tout ronds de frayeur. Enfin, l’esprit lui revient, et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l’avais déjà saisi à la gorge. Il était temps!… Car au même instant, j’entends au haut de l’escalier une voix qui bougonne contre la négligence de l’officier des caves! C’était l’oncle Gille qui refermait la porte à clef!… Jeannette s’était sauvée sans doute.
– Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ce misérable intendant! Je regrette qu’il n’ait que deux oreilles… Ainsi, te voilà enfermé dans la cave!… Je me demande comment tu vas faire, par exemple!
– Mais, monsieur, puisque me voici près de vous, fit le chevalier avec son sourire naïf et moqueur, c’est que j’en suis sorti!
– C’est vrai, c’est vrai; n’empêche que j’en ai la chair de poule à te savoir dans cette cave…
– Bref, reprit le chevalier, la porte était bel et bien fermée à triple tour. Moi, je tenais toujours mon Gillot par la gorge pour l’empêcher de hurler. Tout à coup, je le vois qui du blanc passe au rouge et du rouge au violet. Alors je desserre. Il respire deux grands coups et se jette à mes pieds en disant:
– Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dénoncerai pas!
– Il t’a pris pour un truand! s’écria le vieux routier.
– Il y avait de quoi, monsieur. Outre mon épée, j’avais un poignard et un pistolet à la ceinture. D’ailleurs, je n’ai eu garde de le détromper: mais pour plus de sûreté, je l’ai aussitôt bâillonné.
M. de Pardaillan père éclata de rire.
– Et tu dis, demanda-t-il, que ceci est arrivé vers quelle heure?
– Mais il pouvait être onze heures du matin, monsieur.
– Juste au moment où je bâillonnais maître Didier! Ah! Ils vont bien les Pardaillan! Et l’hôtel de Mesmes les aura promptement connus dans la même journée!
– Je ne vous comprends pas, mon père.
– Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. Tu en étais au moment où tu bâillonnes Gillot…
– Oui. Vous pensez si j’étais inquiet. Une heure se passe, puis deux! Malgré mon inquiétude, je me sens alors gagné à la fois par la faim et par la soif.
– Pour ce qui concerne la soif, observa judicieusement le routier, tu n’avais rien à craindre, puisque tu étais aux sources mêmes, c’est-à-dire dans la cave.
– Juste, monsieur!
– Mais pour la faim, par exemple. Tu as dû regretter les fameux pâtés d’alouettes?
– Pas trop, car en parcourant les caves, j’ai découvert l’endroit où l’on met les jambons, et ma foi, je me suis nourri de jambon, à défaut de pâtés… Oui, mais voici qu’après avoir apaisé ma faim en mordant après la chair rose d’un jambon et ma soif en décoiffant un flacon, voici, dis-je, que la pensée me vient de donner à manger et à boire à mon prisonnier. Je me mets donc à sa recherche, et je le découvre où? au haut de l’escalier, au moment où il s’apprêtait à faire vacarme avec son poing et son pied sur la porte. D’un bond, je le rejoins, je le saisis, je l’entraîne, et je lui dis: Misérable! Tu voulais donc me livrer! Comme il était bâillonné, il ne put me répondre… Il tremblait de tous ses membres.