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Crucé en était là, de son récit, lorsque la porte du petit cabinet s’ouvrit brusquement, et les quatre convives effarés virent se dresser devant eux le vieux Pardaillan qui, un peu pâle, la moustache hérissée, mais souriant, disait de sa voix la plus polie:

– Messieurs, permettez que je passe, s’il vous plaît. Je suis très pressé.

La table, en effet, faisait obstacle.

– Monsieur de Pardaillan! s’écria Orthès d’Aspremont ébahi.

Les trois bourgeois considérèrent le routier avec stupéfaction.

– Place donc, par Pilate! puisque je vous dis que je suis pressé!

En même temps qu’il grondait ces mots, Pardaillan repoussa violemment la table; les flacons culbutèrent, les plats s’entrechoquèrent; au même instant, pâle de rage, d’Aspremont sautait sur son épée, mettait flamberge au vent et hurlait:

– Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, vous me rendrez raison de l’insulte!

– Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j’ai l’épée mauvaise quand je suis pressé! Croyez-moi, remettons la chose!

– À l’instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte. Dégainez, Monsieur, ou je vous charge!

– Vous n’êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte d’Aspremont! Soit donc! Mais, ajouta Pardaillan, les dents serrées, la voix sifflante, vous allez vous en repentir!

Au même instant, les deux adversaires tombaient en garde dans la salle même de l’auberge, tandis que les servantes criaient au feu, que Lubin prononçait d’innombrables oremus, que la belle madame Grégoire s’évanouissait, que Landry criait d’aller chercher le guet, et que les buveurs épars se réunissaient en cercle autour des deux batailleurs.

À peine en garde, d’Aspremont poussa une botte furieuse. Pardaillan poussa un juron, il était blessé à la main, et le sang coulait, ce qui fit que les cris de détresse des servantes se changèrent en hurlements.

Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses doigts se raidir et sa main devenir pesante; l’épée allait lui échapper… il la saisit de la main gauche et se rua sur son adversaire par une série de coups si furieux et si méthodiques à la fois que d’Aspremont en quelques instants, fut acculé au mur après avoir renversé plusieurs tables.

Une dispute dans un cabaret n’était pas chose rare à cette époque où les spadassins pullulaient.

Cependant les vociférations de Landry qui craignait pour sa vaisselle et faisait le geste de s’arracher les cheveux qu’il n’avait pas, les clameurs aiguës des servantes avaient attiré une petite foule devant la Devinière.

Pardaillan, comme nous venons de le dire, avait poussé d’Aspremont contre un mur.

Cela s’était fait si rapidement que les nombreux témoins de cette scène ne virent qu’une série d’éclairs et n’entendirent qu’une série de froissements précipités. Il y eut un dernier éclair, un froissement, et on vit d’Aspremont s’affaisser, rendant un flot de sang; il avait l’épaule droite traversée de part en part.

Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l’épée encore rouge, se précipita au dehors, fendit la foule et se mit à courir.

Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu’il devait ramener au chevalier. Mais peut-être le chien avait-il éprouvé une instinctive sympathie pour lui car, s’étant par hasard retourné au bout de deux cents pas, Pardaillan le vit qui trottait sur ses talons.

En un quart d’heure, le vieux routier atteignit le cabaret du Marteau qui cogne.

– Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le bouge.

Catho, c’était l’hôtesse de ce cabaret.

Ancienne ribaude, fort achalandée au temps de sa jeunesse et de sa beauté, elle avait été l’une des reines de la Cour des miracles jusqu’au jour où la petite vérole l’ayant affreusement défigurée, elle avait dû renoncer à l’honorable métier qu’elle exerçait avec un zèle et une ardeur qui lui avaient valu de réaliser quelques économies.

Ces économies, elle les employa à fonder l’hôtellerie du Marteau qui cogne. Car ce bouge portait ce nom prétentieux d’hôtellerie: nous croyons avoir dit que l’hôtesse exagérait volontiers ses vocables. Quant à ce titre bizarre de Marteau qui cogne, c’était tout simplement un souvenir du dernier amant de Catho, qui la battait comme plâtre, et que, selon sa manie de métaphores, elle avait comparé à un marteau dont elle eût été l’enclume. En sorte que l’enseigne du bouge, ou de l’hôtellerie, n’était au fond qu’un hommage rétrospectif rendu aux biceps et à la poigne de l’amant en question, truand quelconque sur lequel nous ne possédons pas de renseignements.

Grossie, mal vêtue, mal peignée, couturée par la maladie contre laquelle on ne possédait pas les remèdes qui la rendent aujourd’hui presque bénigne, telle qu’elle était, Catho n’en avait pas moins bon cœur, et même de l’esprit: la preuve, c’est qu’elle refusa toujours de se marier. Car, chose étrange, elle que personne n’eût voulut épouser quand elle était si jolie, trouva des maris à la douzaine du jour où elle devint patronne d’un cabaret, ce qui lui supposait quelque argent.

Si la Devinière était fréquentée par des officiers, des vicomtes et de nobles spadassins qu’attirait la renommée des fameux pâtés d’alouette, la clientèle du Marteau qui cogne se composait de truands, capons, francs-bourgeois et autres gens, tous en délicatesse avec le guet royal et le guet de la ville. Catho qui était à sa façon une bonne hôtesse, avait gardé le pieux souvenir de ses anciennes fréquentations; elle protégeait ses clients, les cachait, et n’était jamais aussi heureuse que les jours où elle pouvait jouer un bon tour à messieurs du guet, – ce dont le lecteur la blâmera ou la louangera selon son humeur, mais ce dont nous ne voulons rien dire, nous étant imposé une fois pour toutes la plus stricte impartialité pour loi principale de nos récits: en sorte qu’à défaut d’autre originalité, ils auront au moins celle-là!…

Pour en revenir à Catho, aux appels furieux de Pardaillan, elle descendit un escaler de bois en criant:

– Bon! bon! Est-ce de l’hydromel qu’il vous faut? Du vin? De l’hypocras?… Ah! c’est vous!…

– Mon fils!… Ce jeune homme que je t’avais confié!…

– Eh bien?… demanda Catho.

– Eh bien! qu’est-il devenu?… Où est-il?…

– Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est parti, et n’est pas de retour encore…

Le vieux routier bouillait d’impatience; mais il était évident que Catho ne pouvait lui fournir aucun renseignement. Il prit donc le parti d’attendre et se jeta sur un escabeau en grommelant:

– Donne-moi donc de quoi faire une mesure d’hypocras, et de quoi sécher cette égratignure.

Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant Pardaillan du vin, du sucre candi, de l’ambre, de la canelle, du musc et des amandes. Puis, une infusion de vin chaud mêlé d’huile et de plantes diverses.

Le vin chaud mêlé d’huile où des simples plantes avaient bouilli était pour panser la plaie de sa main droite: blessure légère, ce qu’il constata en remuant les doigts l’un après l’autre.

Le vin froid, le sucre candi, l’ambre, la canelle, le musc et les amandes étaient pour l’hypocras que Pardaillan se mit à fabriquer avec la minutie, la science et la patience d’un gourmet consommé.