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C’était justement raisonné. Mais Pardaillan ignorait – et cette ignorance était un charme en lui – que sa démarche ne ressemblait à aucune autre, et que ses attitudes étaient remarquables en elles-mêmes. En sorte que son raisonnement se trouvait pécher par la base.

Quoi qu’il en soit, il avait l’œil au guet; mais ne voyant rien de suspect dans les rues paisibles que sillonnaient des seigneurs à cheval, des dames en chaise, des bourgeois, des marchands de comestibles divers, il s’abandonna peu à peu à ses rêveries.

Rêver en marchant est une des choses les plus douces. Et le plus poète des poètes, qu’on appelle «le bon La Fontaine», l’a dit: «Un je sais quel charme emporte alors nos sens. Fortune, gloire, honneur, amour, le déshérité trouve tout cela en rêvant. La réalité n’en sera peut-être que plus cruelle, après le quelque incident qui fait qu’on rentre en soi-même.» Mais, comme dit l’autre, cela fait toujours passer une heure ou deux. Et qui sait si ce n’est pas là l’essentiel?

Enfin, notre héros rêvait tout éveillé, tout marchant. Pour une fois que cela lui arrive, nous espérons qu’on ne le lui reprochera pas. Le malheur est que lorsqu’on rêve ainsi, on ne voit plus rien autour de soi.

Pardaillan ne vit pas la silhouette revêche de Maurevert contre lequel il faillit se cogner.

La chose se passait à l’angle d’une ruelle proche du Louvre.

Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même temps son chemin qui le conduisait au Marteau qui cogne, et son rêve qui le conduisait aux pieds de Loïse. Mais Maurevert, qui n’avait aucune raison de rêver à ce moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit de joie et s’enfonça dans la boutique obscure d’un fripier. Lorsque Pardaillan fut passé, Maurevert sortit de la boutique et avisa un garde qui, son service fini, se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit à courir. À ce moment arrivèrent Quélus et Maugiron avec lesquels Maurevert avait rendez-vous. Il les mit au courant de la rencontre qu’il venait de faire et s’élança à la poursuite de Pardaillan, tandis que les deux autres attendaient sur place.

Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier qui, d’ailleurs, prenait de l’avance.

Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, où se trouvait le cabaret du Marteau qui cogne, il entendit soudain derrière lui le bruit de pas nombreux et précipités. S’étant retourné, il vit une bande composée d’une dizaine de gardes en tête desquels marchaient Quélus et Maugiron; quelques pas en avant de tous, venait Maurevert.

Pardaillan allongea le pas.

– Arrête, arrête! cria Maurevert.

– Au nom du roi! hurla le sergent.

À ce cri, les bourgeois qui considéraient cette scène, soulevèrent leurs bonnets. Aussitôt, deux ou trois marchands ambulants, – dans les arrestations en pleine rue, le nombre des policiers volontaires est toujours plus grand que le nombre des policiers de métier; n’est-ce pas, en effet, une satisfaction que de pouvoir prêter main-forte au plus fort? – Quelques ambulants donc, se précipitèrent pour barrer la route au chevalier.

Celui-ci ne dit rien, mais tira sa longue et large dague, qu’il montra d’un air d’autant plus terrible qu’il paraissait paisible. Les policiers volontaires firent un bond de côté et s’aplatirent contre le mur; car, du moment qu’il y a danger, au diable la main-forte à la loi et au roi!

– Arrête! au nom du roi! vociférèrent de plus belle les poursuivants en se mettant à courir.

Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une allure plus rapide. Son intention était de passer devant le cabaret sans s’y arrêter, et d’aller se perdre dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache dont on achevait alors les deux tours carrées et la place de Grève.

Mais au moment où il s’élançait, à l’autre extrémité de la ruelle Montorgueil, il vit s’avancer une troupe du guet que quelque âme charitable avait sans doute appelée.

Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à la racine de ses cheveux. Comme il hésitait pour savoir s’il essaierait de foncer sur l’ennemi qui était devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.

– Pipeau! s’écria Pardaillan. C’est donc que mon père est là!…

Et il se jeta dans le cabaret en criant:

– Alerte! Je suis poursuivi…

Le vieux Pardaillan bondit jusqu’à la porte. Un coup d’œil à droite et à gauche le convainquit de la gravité de la situation: à gauche, une troupe, à droite, une autre bande, sur le pas de toutes les portes, des commères, des badauds, une rue en révolution!

Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux routier, l’affaire d’un instant.

À la même seconde, des coups violents furent frappés.

– Ouvrez! hurlait-on.

– Barricadons! fit le vieux Pardaillan.

– Au nom du roi! clamait le sergent d’armes.

Les tables, les escabeaux, s’entassaient à l’intérieur, devant la porte. Du dehors, les coups devenaient plus furieux.

– Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier reconnut pour être celle de Maurevert.

– Encore cette armoire! firent les deux assiégés en poussant un pesant bahut qui compléta la barricade.

– Nous en avons pour une heure, ajouta le vieux.

– En une heure, on peut brûler Paris, répliqua le jeune homme.

– Catho! Catho! appela le routier.

La grosse Catho était là qui assistait sans trop d’émotion à la bagarre. Et il faut dire que, si elle eut quelque émotion, ce fut plutôt à la pensée que ce jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené par les gens du roi.

– Me voici, monsieur, dit-elle.

– Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec nous?

– Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.

– Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai cela.

Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l’oreille de son fils:

– Si elle avait pris parti pour eux, je la tuais raide.

Le chevalier approuva d’un signe… Ah! que voulez-vous, lecteur! Mettez-vous à sa place!…

– Que t’arrive-t-il? reprit le routier.

– Je vous raconterai la chose, monsieur. C’est toute une histoire assez longue.

M. de Pardaillan père eut ce mot:

– Catho, du vin!… Raconte, mon fils, nous avons le temps!

Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la porte, tandis qu’on entendait au-dedans les aboiements féroces de Pipeau, et au-dehors les hurlements du sergent et les cris de quelques femmes qui s’évanouissaient ou faisaient semblant de s’évanouir, le chevalier, en quelques mots brefs et calmes, en un récit méthodique et tranquille, raconta la scène du Louvre.

– Il y a rébellion contre le roi! vociférait le sergent.

– Que diable allais-tu faire dans cet antre? dit le vieux Pardaillan avec un geste de mauvaise humeur. Je t’avais pourtant bien recommandé…

La porte, sous un coup violent, se fendit du haut en bas.

– Catho! fit le routier.

– Me voici, monsieur.

– Tu as de l’huile, n’est-ce pas, ma fille?

– De la très bonne huile de noix. J’en fis venir trois jarres, il y a huit jours.

– Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?

– Oui, monsieur.