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Cette visite eut divers résultats.

Le premier fut que le roi ordonna de rechercher activement Brisard, ancien sergent, et un gentilhomme nommé de La Rochette, et qu’on les lui amenât dès qu’ils seraient trouvés.

La deuxième fut que, le soir même, on cria un édit interdisant de demander des offrandes pour l’église au pied des diverses statues de saints qui se trouvaient dans Paris.

Le troisième fut que le marchand de simples de la rue Saint-Antoine reçut l’ordre de changer tout aussitôt son enseigne, faute de quoi sa boutique serait fermée.

L’effet du premier ordre demeura nul; en effet, malgré d’actives recherches, on ne put mettre la main ni sur Brisard, ni sur la Rochette. Le roi en fut très contrarié, et son grand prévôt tomba en disgrâce.

Le troisième ordre reçut satisfaction immédiate et n’eut aucune répercussion: l’officier qui l’apporta au marchand de simples attendit qu’il fût exécuté devant lui. Le droguiste fit venir un peintre, et on effaça les mots: Au grand Hippocrate.

– Que faut-il mettre à la place? demanda le peintre.

L’apothicaire eut un sourire goguenard et répondit:

– Puisqu’il faut que je change mon enseigne, mettez: Au grand saint Antoine.

L’officier approuva fort ce choix pieux et assura que Sa Majesté en serait fort satisfaite.

Ainsi, l’ordre du roi fut exécuté sans l’être, et l’enseigne fut désormais bien complète, et en harmonie avec le petit cochon de bois sculpté. Ce changement d’enseigne passa donc inaperçu dans le quartier, comme les recherches au sujet de Brisard et de son compagnon demeurèrent inaperçues dans Paris.

Mais le deuxième ordre du roi, c’est-à-dire l’édit concernant les offrandes demandées à main armée un peu partout dans Paris provoqua des rumeurs terribles. Dans toutes les églises, les prédicateurs fulminèrent. L’un des crieurs de l’édit reçut des coups de pierre. Un autre fut jeté à la Seine. Il y eut émeute et sédition.

Ainsi, M. de Pardaillan fils, en désobéissant une fois de plus à son père, fit de l’histoire sans le savoir.

XLI LE GÎTE

En quittant la maison de la rue des Barrés, le père et le fils discutèrent en se promenant sur les bords de la Seine, de l’endroit où ils se cachaient et de ce qui leur restait à faire. Tout en discutant, ils descendaient le cours du fleuve, et ils vinrent à passer devant une ginguette que fréquentaient des mariniers.

– J’ai faim! dit le chevalier en jetant un coup d’œil à la guinguette qui, entourée d’un jardin tapissé de verdures tendres, avait une mine des plus réjouissantes.

– Et moi, j’enrage de soif! dit le vieux routier. Entrons!

Mais comme ils se dirigeaient vers l’entrée du cabaret, ils s’arrêtèrent soudain.

– J’espère que tu as de l’argent pour payer une omelette et une bouteille? dit le père.

Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.

– J’ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier. Ah! la jolie pensée que j’ai eue là!

– Monsieur, je pense que nous ne devons pas la regretter. Catho nous a sauvé la vie…

– Je ne dis pas non; mais si nous mourons de faim et de soif, elle n’aura pas sauvé grand chose!…

Avec un soupir, les deux hommes s’éloignèrent de la guinguette. Tristes et silencieux, ils continuèrent à descendre le cours du fleuve, et leurs pensées prenaient décidément une teinte des plus mélancoliques, lorsque derrière eux, ils entendirent un grondement, et quelque chose qui était lancé à toute vitesse déboula dans leurs jambes.

Ce quelque chose, c’était Pipeau! Et Pipeau tout en courant pour rattraper son maître, grondait fort, entre ses mâchoires serrées. Le chien qui gronde ainsi avertit les gens qu’ils aient à ne pas toucher ce qu’il tient dans sa gueule.

En effet, Pipeau, le fidèle Pipeau avait suivi son maître pas à pas; avait assisté à la bagarre de la rue Saint-Antoine, et même distribué quelques coups de croc; puis il s’était couché devant la porte de la maison de Marie Touchet lorsque le chevalier y était entré. Enfin, il s’était mis à le suivre à sa sortie. Or, tout en le suivant, il s’était dit ce que le chevalier venait de dire à son père:

– J’ai faim!

Et Pipeau, dans son raisonnement que ne compliquaient pas les embarras humains, raisonnement simple, limpide, d’une logique profonde et irréfutable, ajouta:

– Puisque j’ai faim, je dois manger!

En vertu de cette même logique, que nous avons osé qualifier d’irréfutable, le chien, tout en suivant son maître, se mit à regarder à droite et à gauche ce qu’il pourrait bien manger, – puisqu’il avait faim!

Divers tas d’immondices qu’il flaira en passant ne lui révélèrent rien de bon, et Pipeau, à chacun d’eux, témoigna tout son mépris de la façon la plus cynique, c’est-à-dire la façon des chiens à qui les urinoirs sont inconnus.

D’ailleurs, les urinoirs n’étaient pas inventés.

Pipeau se demandait déjà s’il allait mourir de faim – et il se le demandait par des bâillements prolongés – lorsqu’il s’arrêta soudain, en arrêt, le bout du nez un peu de travers, le bout de la queue en bataille.

Pendant ce temps, le chevalier et son père continuaient leur chemin et tournaient à droite, sur les berges de la Seine. Pipeau, simplement, avait vu une devanture de marchand de chair cuite, en d’autres termes, une devanture de charcutier. Il y avait là un étalage magnifique, lequel se terminait par une série de jambonneaux du plus radieux effet.

C’est le dernier de ces jambonneaux que Pipeau considérait du coin de l’œil en se disant:

«Voici bien le dîner qu’il me faudrait, le voici bien!»

Pipeau, chien voleur s’il en fût, n’était pas chien à se perdre en muettes rêveries et en longues contemplations.

Il prit son air le plus honnête, le plus détaché des biens de ce monde, et se glissa tout doucement vers l’étalage.

– Voilà vraiment un beau chien! dit le charcutier, qui était au fond de sa boutique.

Mais tout aussitôt, il bondit de son escabeau et s’élança en hurlant:

– Au voleur! Arrête! Arrête!…

Peine inutile! Clameurs superflues! Le «beau chien» était déjà loin et n’en courait que de plus belle.

– Mon plus beau jambonneau! constata tristement le charcutier. Ah! le misérable chien!

C’était en effet un jambonneau que Pipeau venait de saisir délicatement dans sa gueule et qu’il emportait de sa course la plus rapide. Si le charcutier avait exagéré en disant que c’était son plus beau jambonneau, il faut pourtant avouer que ledit jambonneau était de taille raisonnable et tel qu’un honnête chien ne pouvait, en somme, en souhaiter de plus appétissant…

En quelques minutes, Pipeau eut rejoint le chevalier et déboula dans ses jambes. Puis, certain de ne pas perdre son maître, il se coucha dans le sable et s’apprêta à fêter sa trouvaille ou plutôt sa prise.

Mais le vieux Pardaillan avait vu!

Il fondit sur le chien et lui arracha le jambonneau…

Et comme Pipeau le regardait d’un air d’étonnement menaçant, il lui dit:

– Je t’ai, ce matin, offert un râble de lièvre tout rôti; tu peux bien m’offrir un tiers de ton jambonneau! Voici notre dîner, mon fils:

– Je t’ai pourtant bien défendu de voler! dit gravement le chevalier à Pipeau.

Celui-ci remua doucement son bout de queue, ce qui voulait dire qu’il promettait de ne plus recommencer.

Les trois amis s’assirent sur le sable de la berge – nous voulons dire les deux hommes et le chien.